missionarissen van afrika
missionnaires d’afrique

L A V I G E R I E . be

Lignes de fracture N°59 Breuklijnen

Mai - Mei 2012
samedi 2 juin 2012 par J.V.

 ENFANTS - SOLDATS

MUNA MURHABAZI, L’HOMME QUI ALLAIT RECHERCHER LES ENFANTS

« Pourquoi je ne connais pas la peur ? Peut-être parce que je suis déjà un mort vivant… A tout moment, un homme armé peut venir me chercher, m’abattre en forêt ou dans une rue de Bukavu… Je le sais, je suis prêt… »

Muna Murhabazi est ce que l’on appelle un héros tranquille. Avec son vieux blouson, ses yeux fatigués, il ne paie pas de mine. Mais lorsque, tout à coup, il élève la voix, il dégage une autorité extraordinaire. Nous l’avons vu, d’un coup de gueule, stopper des bagarres qui auraient pu dégénérer, intimer aux garçons l’ordre de se calmer, bloquer des tentatives de fuite et verrouiller les grilles de son centre, installé en plein Bukavu. Cet homme vit sous tension depuis tellement longtemps qu’il n’y pense même plus et ne dort sur ses deux oreilles que lorsque, tous les deux ans, Amnesty International l’invite en Belgique et lui donne l’occasion de parler de son combat.

Car Murhabazi, militant des droits de l’enfant depuis 1989, est un homme de première ligne : au Sud Kivu, à chaque fois qu’un groupe armé décide de rentrer dans le rang, de rejoindre les forces gouvernementales ou la vie civile, appel est fait à lui, pour qu’il vienne récupérer les mineurs incorporés dans la troupe.

Tout le monde le connaît, la Monusco (Mission des Nations unies au Congo), le Comité international de la Croix Rouge, l’Unicef et bien sûr les dizaines d’associations locales qui travaillent dans les villages et ont créé des réseaux communautaires pour la protection des droits de l’enfant. A chaque fois que des mineurs manifestent le désir de sortir de la forêt et d’abandonner les armes, qu’ils sont découverts au milieu des combattants, que des filles, considérées par les commandants comme leurs « femmes », leurs servantes ou leurs esclaves sexuelles sont abandonnées, appel est fait aux équipes de Murhabazi, pour qu’elles ramènent les enfants-soldats à Bukavu.

Lorsqu’ils arrivent au centre, certains de ces jeunes, - vêtements en lambeaux, corps crasseux, visage vieilli - portent encore les marques des années passées en forêt. Le premier geste du « directeur » est d’arracher leurs loques, de les brûler pour les remplacer par des vêtements neufs et propres, marqueurs d’une nouvelle vie. Vient ensuite, durant trois mois, le « reconditionnement », le réapprentissage de la vie civile pendant que les communautés d’où proviennent les enfants sont activement recherchées.

« Nos enfants proviennent de tous les groupes ethniques », explique Muna, « Parfois ils ont combattu dans des camps différents, mais dès qu’ils arrivent chez nous, ils sont obligés de vivre ensemble… » Les tensions du monde extérieur rattrapent quelquefois les jeunes dans leurs dortoirs ou leurs salles de classe : tout récemment, alors que l’arrestation du général tutsi Bosco Ntaganda était donnée pour imminente, les jeunes Tutsis hébergés chez Muna ont voulu forcer les portes et fuir, pour se porter au secours de leur chef ou protéger leur communauté qu’ils sentaient menacée…

Muna le reconnaît : c’est la guerre qui a fait de lui ce qu’il est, qui a infléchi sa vocation. Né à Bukavu le 18 novembre 1964 dans une famille qui avait travaillé avec les colons belges, sa première vocation est médicale et il se spécialise en sciences médicales à l’Institut supérieur pédagogique de Bukavu où il est bientôt engagé dans le staff enseignant.

Lorsqu’en novembre 1989 la Convention pour les droits de l’enfant est ratifiée aux Nations unies, le jeune prof prend conscience de la situation des enfants du Kivu, alors que le mobutisme connaît ses dernières années : la pauvreté bloque leur accès à l’enseignement, l’accès aux soins de santé est inexistant, les structures de l’Etat sont moribondes. Murhabazi, avec quelques collègues, fonde alors le BVES (Bureau pour le volontariat au service de l’enfance et de la santé) en prenant bien soin de préciser : « Il ne s’agît pas d’un parti politique, ni d’une ONG de défense des droits de l’homme. Notre seule motivation, c’est la défense des droits particuliers des enfants et nous fonctionnons comme une asbl. »

/…/ La journaliste donne un aperçu des armées qui se sont succédées au Congo et utilisaient des enfants-soldats.

Une fois démobilisés, les enfants présentent des traumatismes profonds : « Certains d’entre eux, recrutés à l’âge de huit ans, ne sont libérés qu’à 14 ans et nous n’arrivons pas toujours à localiser leur famille, ni à les faire accepter dans leur communauté d’origine, car ils sont profondément marqués. » Le cas des filles est particulièrement dramatique : « Bien souvent, pour qu’elles se soumettent, acceptent de se transformer en esclaves sexuelles, elles sont déshabillées, humiliées devant tout le monde ; leur personnalité est détruite. Nombre d’entre elles, à douze ans, sont déjà enceintes… »

Lorsque les filles arrivent au BVES, les enfants ne sont pas séparés de leur mère et cette dernière retourne sur les bancs de l’école, apprend un métier. Parfois les jeunes filles regagnent leur communauté, ou trouvent à Bukavu une famille d’accueil. Mais dans la pauvreté ambiante, qui pourvoira à leurs besoins, paiera leur éventuelle scolarité ? Dix mois de scolarité, cela coûte 50 dollars…

Le cas des garçons est plus compliqué : « Généralement aucune famille ne veut les récupérer et nous devons créer de petites structures d’accueil, pour deux ou quatre garçons, où ils pourront vivre ensemble durant un an ou deux. Le séjour dans un foyer coûte de 20 à 50 dollars par mois… Ce qui importe, c’est empêcher que ces garçons ne soient recrutés à nouveau…Bien souvent les démobilisés se dirigent vers les carrés miniers, ils y trouvent du travail dans le secteur informel. Devenus creuseurs, ils gagnent un peu d’argent, mais ils risquent aussi d’être à nouveau recrutés par les groupes armés. C’est un cercle vicieux… »

Pour rompre cet engrenage de la violence qui broie les jeunes du Kivu, le militant des droits de l’enfant ne voit qu’une solution : l’éducation. « Les enfants nous arrivent comme des petits sauvages, nous devons les rendre humains, les renvoyer à l’école…Mais comment faire dans ce pays où les familles doivent payer les enseignants, où il n’y a rien à lire ? » C’est pour cela qu’Amnesty Belgique a envoyé à Bukavu un container de 15000 livres et va mettre Internet à la disposition du BVES.

A l’heure actuelle, Murhabazi estime que l’Est du Congo compte encore quelque 2600 enfants présents dans les groupes armés et que les capacités du BVES (150 garçons, 350 filles) sont loin de suffire. Mais il est loin de baisser les bras : « Notre coopération avec les autorités provinciales est bonne, les officiers de l’armée gouvernementale ont compris qu’ils ne pouvaient utiliser des enfants… » Des prix internationaux ont déjà récompensé l’infatigable militant mais c’est dans le travail qu’il trouve le meilleur des encouragements : « Chaque enfant qui nous arrive, c’est une arme de moins, c’est une portion de paix en plus… »

Blog de Colette Braeckman, journaliste (30-04-2012)
 

[1Natuurlijke zoetstof uit de steviaplant


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 357 / 610797

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Belgique  Suivre la vie du site J.P.I.C.   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License