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Document

En guise de préparation au Synode sur la famille du 5 au 19 octobre 2014 à Rome

vendredi 14 mars 2014 par Webmaster
  Voici un commentaire de Philippe Bacq, théologien belge, sur le questionnaire à propos du synode.

Philippe Bacq est un père jésuite belge qui enseigne au centre Lumen Vitae, responsable à Bruxelles de la formation à la pastorale et à la catéchèse. Il a théorisé le concept de pastorale d’engendrement, une vie et une action fondées sur l’Evangile, qui permettent à Dieu d’engendrer l’homme à sa propre vie.

Le pape François ouvre une large consultation parmi les membres du peuple de Dieu pour préparer le synode sur la famille. Le document reçu comprend 8 questions. Nous en retenons quatre : 1. Le mariage selon la loi naturelle (question 2) ; 2. L’ouverture des époux à la vie (question 7) ; 3. Les unions de personnes du même sexe (question 5) ; 4 Les situations matrimoniales difficiles (question 4). Comme théologien, il a paru plus fécond d’aborder de façon un peu développée et argumentée quelques problématiques actuelles très présentes dans les communautés croyantes, plutôt que de répondre précisément à chacune des questions. Nous partons de l’expérience pastorale pour y ancrer la réflexion théologique, surtout à partir de l’enseignement de saint Thomas.

  1. Le mariage selon la loi naturelle

En Belgique, ni « la culture civile » ni « les baptisés en général » ne font appel à la loi naturelle pour guider leur agir dans le domaine de la sexualité. Les chrétiens plus âgés en ont entendu parler, mais ils ne la connaissent pas bien. Elle leur paraît compliquée et peu capable de les aider dans les situations concrètes et délicates qu’ils vivent dans leurs familles [1]. Les plus jeunes l’ignorent totalement. Dès lors, demande le document, « quelles conceptions de l’anthropologie » invoquent-ils ?

Les chrétiens suivent tranquillement leur conscience sans plus se préoccuper des normes de l’Eglise. La grande majorité des pasteurs vont aussi dans ce sens. C’est la seule manière pour eux de respecter l’expérience des fidèles. On en arrive ainsi à une situation qui n’est pas saine : les lois sont là ; elles sont régulièrement rappelées, mais chacun va son chemin à partir de ses convictions personnelles. « Suivre sa conscience » devient le leitmotiv de la pastorale familiale et on ne voit pas bien comment faire autrement. Cette situation creuse un fossé de plus en large entre le Magistère et le peuple de Dieu. A l’époque d’Humanae Vitae, nombreux sont ceux qui ont quitté l’Eglise. Aujourd’hui, la tendance est plutôt : dans le domaine de la sexualité, le Magistère de l’Eglise n’a rien de signifiant à nous dire. Les normes sont élaborées par des hommes, célibataires, qui n’ont aucune expérience de la vie du couple et de l’éducation des enfants. On les laisse dire, sans quitter l’Eglise pour autant. Le théologien, lui, se pose la question : les lois du Magistère de l’Eglise sont-elles vraiment pertinentes aujourd’hui ? Le sensus fidei du peuple de Dieu ne l’invite-t-il pas à renouveler son enseignement sur certains points au moins ? C’est l’horizon de cette réflexion.

Quel est le critère moral suivi par la grande majorité des chrétiens mariés de notre région ? Il est simple : se rendre mutuellement heureux, s’épanouir ensemble, se faire du bien, grandir en humanité en se respectant dans ses différences. D’où le noyau des valeurs principales de la vie familiale : se parler, s’écouter, essayer de se comprendre, accepter les divergences de points de vue, se faire plaisir, tenter de dépasser les frustrations, durer si possible dans l’amour mutuel pour toujours : les jeunes couples le souhaitent aussi, tout en sachant que c’est très difficile vu l’expérience de leurs aînés : les divorces sont nombreux autour d’eux. Le pardon mutuel, le don de soi aux autres et le partage font partie de ce noyau. Ce sont les valeurs les plus souvent évoquées par les jeunes qui se préparent au mariage. Ils désirent les communiquer à leurs enfants. Elles dessinent ce qu’on pourrait appeler : la vie du désir.

C’est un premier obstacle à la « loi » naturelle qui évoque d’abord et avant tout l’obligation morale. Dans l’enseignement courant de l’Eglise, le « premier précepte » de la loi naturelle est en effet : « il faut faire le bien et éviter le mal » [2]. Or les expressions : « précepte », « loi », « il faut », sonnent mal lorsqu’il s’agit d’éclairer la vie du désir. Celui-ci inclut l’obligation morale, mais il la déborde du tout au tout. Les partenaires d’un couple vivent « naturellement » le don d’eux-mêmes comme si cela allait de soi. L’obligation morale intervient lorsqu’une difficulté se glisse entre eux. Ils ne se comprennent plus, s’énervent mutuellement, deviennent un peu des étrangers l’un pour l’autre… A ces moments, ils durent dans la relation « par devoir », en se remettant en quelque sorte sous la loi, mais ils espèrent que le désir mutuel reprenne le dessus. Aborder le mariage par le biais de l’obligation, c’est l’envisager à partir de ses difficultés et non des sources de vie qu’il promeut. Les couples ne se retrouvent pas dans cette manière de s’exprimer. De plus, pour les chrétiens, elle renvoie d’abord à un Dieu qui est l’Auteur de la Loi et qui veille à son observation. Mais, du point de vue théologique, est-ce là le cœur de son mystère ?

Peut-on penser la vie du couple et de la famille d’une manière un peu différente ?
Saint Thomas peut y aider sur deux points essentiels. Tout d’abord dans sa manière de concevoir la loi naturelle. Elle est, dit-il, la capacité de la créature raisonnable de « participer à la providence divine en pourvoyant à soi-même et aux autres » [3]. « Etre providence » pour soi et pour les autres : porter attention à, veiller sur, chercher pour soi et l’autre ce qui peut être profitable, ce qui construit du dedans ; prévoir ce qui peut faire grandir en humanité et y pourvoir… Les partenaires du couple ne sont plus situés devant un « premier précepte » - un « principe catégorique » aurait dit Kant-, mais devant la personne concrète de l’autre dans ce qu’elle a d’unique : prendre soin de lui, comme on veille sur soi. En agissant ainsi, les couples participent à l’agir même de Dieu qui est Providence.

C’est une façon de parler qui respecte davantage la vie du désir. De plus, elle rejoint la règle d’or qui est au cœur de l’enseignement des béatitudes : « Comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux » [4]. Le Christ situe ainsi chacun devant la personne de l’autre qui devient « l’absolu » à respecter. Face à lui, il n’est même plus nécessaire d’assurer sa parole par un serment qui prendrait le Seigneur à témoin ; le frère est tellement respectable en lui-même qu’un simple oui ou un simple non suffit (Mt 5,33-37). Il prend même les devants sur Dieu qui s’efface devant lui : se réconcilier avec son frère passe avant l’offrande que l’on présente à l’autel (Mt 5,25). Sur ce point, l’Eglise a un message essentiel à dire au monde : l’éthique trouve un fondement absolu en la personne de l’autre, même pour tous ceux qui ne croient pas en Dieu. L’Evangile atteste ainsi ce que les chrétiens sentent en conscience : aux yeux de Dieu, le principe premier de l’éthique est de rechercher ce qui est bien pour les deux partenaires, en se respectant « absolument » dans ses différences. Enfin, cette façon d’aborder les choses reflète au mieux le mystère du Dieu chrétien. Au cœur de la Trinité, les personnes sont « providence » les unes pour les autres : le Fils se reçoit du Père et se donne à lui ; l’Esprit est leur amour réciproque. Se donner, se recevoir et se donner en retour sont les relations qui constituent les personnes de la Trinité. Elles fondent aussi la vie du couple et de la famille. Elles « créent » progressivement l’homme et la femme « à l’image de Dieu ». Nous ne sommes plus d’abord face au Dieu qui légifère par l’intermédiaire de la loi naturelle : nous sommes devant un Dieu interpersonnel, source de l’Amour.

Mais saint Thomas est précieux sur un autre point. Il distingue clairement trois niveaux dans la « loi naturelle » : tout d’abord, « le premier précepte » : « faire le bien, éviter le mal » (Q 94, art. 2), ou mieux : « être Providence pour soi et pour l’autre ». Ensuite, « les autres préceptes » qui se « fondent sur lui » et qu’il appelle « les préceptes premiers » (Q 94 art. 2 et 5). Il les énumère selon une hiérarchie précise : tout d’abord, ce que l’homme partage avec tous les êtres de la nature : « la conservation de son être selon sa nature propre » ; ensuite, ce qu’il a de commun avec le monde animal, « par exemple l’union du mâle et de la femelle, le soin des petits, etc. » ; enfin ce qui lui est propre en tant qu’homme : « une inclination naturelle à connaître la vérité sur Dieu et à vivre en société » (Q 4, art. 2). Le premier précepte et les préceptes premiers sont immuables. Mais il y a des « préceptes seconds » qui découlent de ces préceptes premiers pour régler la vie de tous les jours. Eux aussi « ne changent pas dans la plupart des cas », toutefois, dit-il, « il peut y avoir des changements en tel cas particulier, et rarement, en raison de causes spéciales qui empêchent d’observer ces préceptes… ». Ces changements sont légitimes s’ils promeuvent « ce qui est utile à la vie humaine » (Q 94 art. 5) [5].

Première remarque, les préceptes de la loi naturelle ne sont donc pas tous à mettre sur le même pied : il y a une hiérarchie des valeurs à respecter et il peut y avoir du changement dans les préceptes seconds de la loi naturelle en fonction des situations particulières. C’est un acquis très signifiant. Ceci dit, aujourd’hui, vu le progrès des sciences humaines, on peut se demander si certains préceptes premiers ne peuvent pas changer eux aussi. Nous y reviendrons. Deuxième remarque : Thomas compare la sexualité humaine à celle des animaux. A nouveau, les avancées scientifiques actuelles changent totalement cette manière de voir et il convient d’en tenir compte dans la réflexion.

[1Le récent document de la Commission théologique internationale, A la recherche d’une éthique universelle, nouveau regard sur la loi naturelle, Rome, 2008, § 64 reconnaît : « la notion de nature est particulièrement complexe et elle n’est d’aucune manière univoque ». Nous citerons ce document sous l’appellation : La Commission théologique internationale.

[2Ia-IIae, q. 94, a. 2 : « Le premier précepte de la loi est qu’il faut faire et poursuivre le bien et éviter le mal. Sur ce précepte se fondent tous les autres préceptes de la loi de nature ». Ce texte est cité par la Commission théologique internationale, § 39, comme étant le cœur de la loi naturelle : « C’est sur ce précepte que se fondent tous les autres préceptes de la loi naturelle ».

[3Ia IIae q. 91, art. 2 La commission théologique cite ce texte par deux fois § 42, note 48 et § 63, note 63. Mais elle le cite comme en passant sans en faire la clef de voûte de son développement. Or saint Thomas commence tout son développement sur la loi naturelle par ce principe. Le précepte « faire le bien et éviter le mal » vient après et est donc inclus dans une perspective beaucoup plus ouverte.

[4Lc 6,31. La commission théologique internationale fait remarquer, à juste titre, que cette règle est présente dans les sagesses et les religions du monde (n° 12-17), mais elle ne la met pas au centre de ses réflexions.

[5Cet enseignement est rappelé par la Commission théologique internationale, au n° 46-52. Il est central dans l’argumentation.

[6§ 56-58

[7Cf. à ce sujet la remarque de Paul : « Je voudrais que tous les hommes soient comme moi, mais chacun reçoit de Dieu un don particulier, l’un celui-ci l’autre celui-là. » (I Co 7,7).

[8Mgr Müller, Sur l’indissolubilité du mariage et le débat sur les divorcés remariés civilement et les sacrements dans l’Osservatore Romano du 23 Octobre 2013.

[9Dans ce paragraphe, les expressions entre guillemets sont celles de Mgr Müller, art. cit. note 8.


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