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Algérie

Le vivre ensemble est encore et toujours possible !

RELAIS PERES BLANCS - MAGHREB N°24 – Mars 2015
mercredi 18 mars 2015 par Webmaster

Ce texte se présente comme une sorte d’appel à s’aimer encore plus et à vivre ensemble malgré tous les évènements sans faire attention à toute différence de religion, de race, de nationalité ou de langue. Ça va vous paraitre idéaliste de ma part de vous dire que les êtres humains sont faits pour vivre et même mourir ensemble. Il suffit de le vouloir, d’y croire aussi. Une humanité plurielle et diversifiée est possible. Chacun est ce qu’il est dans son identité, sa culture, sa religion et cela n’empêche pas de partager toute une vie ensemble dans la fraternité, l’amour et l’amitié et en plus cela peut être gratuit et ça donne un sens à sa vie.

Témoignage

En ce qui me concerne, la différence ne m’a jamais posé de problème puisque j’en ai besoin pour respirer la vie. C’est ma raison de vivre, je le répète un peu volontairement. L’autre différent n’a jamais été très loin de moi. J’ai toujours conçu la différence comme quelque chose d’utile, de vital et d’évident. Il faut aussi savoir qu’on peut être différent dans une même famille, dans une communauté, à l’école, au marché….etc. On ne peut pas tous se ressembler sinon on devient des marques standard. Ce qui compte c’est qu’on ne se fasse pas de mal et qu’on se respecte mutuellement.

Il est vrai qu’appartenir à une famille très diversifiée a beaucoup compté pour moi. J’ai toujours côtoyé la différence. D’abord enfant j’ai été mise en demi-pension dans une maternelle appartenant à des sœurs chrétiennes d’Oran ensuite en tant qu’étudiante, j’allais dans des bibliothèques qui dépendaient de l’Eglise et ensuite quand j’ai eu ma licence, je fus recrutée en 1993 dans une bibliothèque tenue par des pères jésuites avec qui j’ai beaucoup appris sur le travail mais aussi sur la vie.

Après leur décès, j’ai du reprendre la direction de la même bibliothèque parce que j’avais peur que tout leurs efforts qu’ils avaient fournis s’évaporent ou que la bibliothèque ferme, un peu comme quand on perd ses parents et qu’il faut préserver un héritage, parce qu’ils avaient tant donné aux étudiants algériens. En plus de cela, c’est une bibliothèque ouverte en 1991 par l’évêque de l’époque Pierre Claverie assassiné le 1er août 1996 avec Mohamed. En 2002, je devenais donc directrice de cette bibliothèque qu’on appelle aujourd’hui Sophia, ce qui veut dire, la sagesse en grec parce que quand la bibliothèque avait ouvert en 1991, on était dans une période ou la sagesse avait disparu en laissant sa place à la violence, aux assassinats et aux attentats. Oui, c’était la fameuse décennie noire qui nous a couté très chère parce qu’on a perdu des personnes très proches du côté algérien, musulman et du côté chrétien. Du côté algérien, j’ai perdu des amis journalistes et du côté chrétien des sœurs et des frères de l’Eglise catholique qui ont été touchés par cette sale guerre.

Un jour mes directeurs les pères René Tardy et Paul Décisier m’avaient tous les deux demandé si j’avais peur de venir à la bibliothèque et que si c’était le cas je pouvais arrêter de travailler. C’était en 1996 quand on a assassiné les moines de Tibhirine. Je me rappelle que ma réponse a été « Non, je n’ai pas peur parce que si j’avais peur un seul instant cela voulait dire donner raison aux assassins des moines et qu’ils avaient gagné leur coup. Je n’ai pas le droit d’avoir peur face à des personnes qui sont mortes en donnant leur vie à Dieu et à leur frères algériens ». Quelque mois après, l’évêque d’Oran Pierre Claverie fut à son tour victime dans une explosion que j’avais vue du balcon de chez moi. Ça m’a rendu encore plus déterminé à ne jamais quitter mes frères et sœurs chrétiens. Il est vrai que la mort était là mais je ne me suis jamais sentie menacée. J’avais confiance. Je me sentais porté par un chemin, un sens. Abandonner l’héritage que je recevais, il n’en était pas question. Cette période a contribué à renforcer encore plus mes liens avec mes frères et sœurs chrétiens qu’on appelle l’autre différent. Ce qui pouvait les toucher me touchait aussi. Je me sentais presque responsable d’eux comme on peut être responsable d’une famille. Il faut dire aussi que j’ai un peu l’habitude de prendre en charge les autres quand ils ont besoin de moi. En 1989 après mon bac, j’ai dû prendre en charge ma famille quand ma mère allait se soigner pour son cancer et après son décès en 1991. Ensuite, les chrétiens d’Oran sont devenus ma propre famille parce qu’ils traversaient la même crise que moi. On ne pouvait donc que s’entendre.

Aujourd’hui et ce sera encore pour toujours, je me sens plus engagée dans ce chemin plus que la première fois et je me suis fait une promesse que quoi qu’il arrivera, je serai là. J’ai aussi compris que je ne pouvait pas vivre sans eux, au même niveau que mes frères musulmans que je côtoie tous les jours, que ça soit dans mon travail, dans mon quartier ou encore dans ma famille. Ce qui existe entre nous, je ne peux pas l’exprimer avec des mots. Ce serait trop insuffisant. Ce que nous avons traversé ensemble comme joie et aussi comme peine fait en sorte qu’on a besoin les uns des autres et qu’on ne peut être séparé, même la mort n’y arrivera pas. Alors, comment en arriver à ce genre d’amour ? Il faut tout simplement y croire et le vouloir. Ça peut paraître idéaliste, utopique dans un monde de violence. Et bien pour moi, c’est l’inverse. C’est dans les moments difficiles qu’on doit être le plus solidaire et que cet amour grandit encore plus et qu’il nous sauve de la peur qu’on pourrait avoir. Le langage de la fraternité, de l’amitié et de l’amour ne connait pas de barrières. C’est en plus gratuit. Consacrer sa vie à ces trois valeurs donne du sens. On est conscient de sa mission sur terre. La mienne c’est de vivre en harmonie avec ceux que j’aime et de construire tout ce qu’on peut construire ensemble pour le bien de tous. Cet autre dont on dit qu’il est différent et que je refuse de nommer ainsi fait partie de ma vie et je ne peux concevoir ma vie sans lui parce que je ne fais plus attention à cette différence. On gère des bibliothèques ensemble, on organise des conférences ensemble, on échange beaucoup et on se demande des conseils et on s’enrichit mutuellement tous les jours et parfois je trouve que ce que nous faisons ensemble n’est pas assez et qu’on devrait faire plus pour montrer que c’est possible.

J’avoue que je reste gourmande de tout acte exprimant ce genre de vie. Il faut seulement savoir que pour s’aimer de la sorte, il faut être vrai, il faut rester soi même, il ne s’agit pas de changer et on s’aperçoit qu’on devient complémentaire en comprenant l’autre, en rentrant dans son intimité, en constatant qu’il peut souffrir autant que nous, qu’il est fragile comme tout le monde et c’est dans cette fragilité qu’il a besoin de nous comme j’ai besoin de lui surement. On est dans un dialogue et cela ne veut pas dire qu’on devra changer d’identité, bien au contraire, ça va plutôt l’enrichir. Je crois qu’on a besoin de l’autre pour être nous mêmes. Certains répètent toujours que la rencontre avec l’autre est toujours difficile. Elle peut l’être si on est seul à y croire mais quand on est à plusieurs à le vouloir, on ne se pose même pas la question.

  Leïla TENNCI
  Extraits d’un texte présenté lors de la 4e Ecole de la Différence, organisée en septembre 2014, par les Pères Blancs, à Tlemcen (Algérie). Texte complet sur http://eglise-catholique-algerie.org/articles.php?lng=fr&pg=1249

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