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L A V I G E R I E . be
Conférence à la Bibliothèque diocésaine de Tunis

Les enjeux actuels des relations
islamo-chrétiennes en Palestine

Rafiq KHOURY
samedi 4 avril 2009 par Webmaster
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Dr Rafiq Khoury, prêtre palestinien du Patriarcat Latin de Jérusalem, est membre de Al-Liqa’ Center, fondé en 1982 par un groupe d’universitaires et de personnalités religieuses palestiniens, musulmans et chrétiens.
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Vendredi 20 mars 2009
Les enjeux actuels des relations
islamo-chrétiennes en Palestine

Je suis heureux d’être avec vous ce soir et je suis reconnaissant au directeur de cette bibliothèque qui me donne l’occasion de vous entretenir des relations islamo-chrétiennes en Palestine. Comme nous le savons, les relations islamo-chrétiennes occupent le devant de la scène internationale depuis quelques années, pour des raisons que nous connaissons tous. Je dois dire que bien souvent l’approche de cette question se fait dans une atmosphère malsaine, qui n’aide pas à développer des relations fructueuses et fécondes. Dans une telle atmosphère, il me semble nécessaire de s’adresser aux chrétiens d’Orient, qui ont une longue expérience dans ce domaine. Une telle expérience pourrait ouvrir des horizons pour une meilleure compréhension entre l’Occident et l’Orient, entre le christianisme occidental et l’islam. C’est dans ce cadre que je situe l’expérience palestinienne dans ce domaine. Je dois remarquer que mon intervention est plus un témoignage qu’une conférence académique.

Mais, avant d’entrer dans le vif du sujet, il s’avère nécessaire de savoir de quoi ou de qui nous parlons. Je fais remarquer que je me limite ici aux chrétiens et aux musulmans de ce qu’on appelle maintenant les Territoires de l’Autorité palestinienne, appelés auparavant la Cisjordanie et Gaza. Or, dans ces territoires, sur plus de trois millions et demi d’habitants, les chrétiens ne sont qu’un petit nombre, puisqu’ils ne comptent que cinquante mille fidèles, toutes confessions confondues. Mais ce petit nombre, comme nous le verrons dans la suite, ne constitue pas une colonie étrangère installée on ne sait comment en Palestine, mais une partie intégrante du peuple palestinien. Ils font partie de l’identité de la terre et la terre fait partie de leur identité, avec leurs concitoyens musulmans. Avec cette donnée de base, nous pouvons poursuivre notre réflexion.

 Caractéristiques propres de l’expérience palestinienne

Nous savons très bien qu’au Maghreb en général et en Tunisie d’une manière particulière plusieurs centres se sont engagés, depuis de longues années déjà, dans ce domaine, pour développer une meilleure compréhension entre chrétiens et musulmans dans le contexte des pays du Maghreb. Un bon nombre d’initiatives sont prises dans ce sens Il faut dire qu’un travail merveilleux a été accompli, que nous essayons de suivre de loin au Mashreq malgré les difficultés de communication. Il suffit de rappeler des initiatives ou des centres comme le GRIC (groupe de Recherche Islamo-Chrétien), l’IBLA (l’Institut des belles lettres Arabes), le Pisai (Institut Pontifical d’Etudes Arabes et d’Islamologie), comme aussi plusieurs initiatives entreprises par la société tunisienne , surtout dans les milieux académiques et universitaires, comme le Centre d’Etudes et de Recherche Économique et Social (le CERES), la chaire Ben Ali pour le Dialogue des Civilisations et des Religions comparées, sans oublier cette plateforme de rencontres que représente cette bibliothèque diocésaine, qui, d’après les mots du P. Diego, directeur, « fait aussi sa modeste contribution à travers les service qu’elle rend aux chercheurs tunisiens s’intéressant à l’étude scientifique du fait religieux et au dialogue des cultures et des religions, et à travers les conférences et débats qu’elle organise », et bien d’autres initiatives…

Parmi toutes les expériences qui sont en cours dans ce domaine, quelles sont les caractéristiques de l’expérience palestinienne concernant les relations islamo-chrétiennes ? J’en mentionne quelques unes :

  1. Le fait déterminant que les chrétiens de Palestine sont des arabes palestiniens chrétiens. Ils partagent avec leurs concitoyens musulmans le même espace géographique, la même langue, la même culture, la même histoire, les mêmes traditions sociales. L’arabité et la palestinité des chrétiens de Palestine sont des faits acquis, que nous recevons avec le lait de notre mère, comme on dit en arabe. Les relations islamo-chrétiennes en Palestine se développent donc à partir d’un même terroir national et culturel.
  2. Les relations islamo-chrétiennes en Orient en général et en Palestine en particulier, s’inscrivent dans une longue histoire, qui a à son actif treize siècles de communauté de vie, où nous avons partagé « le pain et le sel », comme on dit en arabe aussi. Les relations islamo-chrétiennes en Palestine s’inscrivent dans cette longue mémoire historique.
  3. Dans l’histoire récente de la Palestine, dominée par le problème palestinien depuis plus d’un siècle, il faut remarquer que chrétiens et musulmans palestiniens ont souffert ensemble, ont lutté ensemble, et ensemble ils partagent les aspirations de l’avenir. En effet, chrétiens et musulmans palestiniens n’ont pas souffert les uns des autres, mais les uns avec les autres ; et, comme on le sait, la souffrance unit. En effet, lors de la fondation de l’État d’Israël, les chrétiens, comme les musulmans, ont dû prendre les chemins de l’exil. Plusieurs villes et villages, avec une forte présence chrétienne, comme Jérusalem, Jaffa et Haifa pour ne mentionner que quelques noms biens connus, se sont vus presque vidés de leurs habitants chrétiens, ceux du Nord se dirigeant vers le Liban ou la Syrie, en plus de l’exil intérieur en dehors de leurs villages d’origine, et ceux du centre vers la Jordanie. Aussi, chrétiens et musulmans palestiniens n’ont pas lutté les uns contre les autres, mais les uns avec les autres pour défendre ou récupérer leurs droits légitimes en Palestine. Comme on le sait aussi, la lutte unit. En effet, les chrétiens palestiniens ont pris une part très active à la lutte des palestiniens, depuis le début du problème palestinien et au cours de toutes ses étapes successives. Et actuellement, chrétiens et musulmans palestiniens partagent les mêmes aspirations de l’avenir en une solution juste et durable du problème palestinien, qui respecte les droits inaliénables du peuple palestinien. En attendant, ils subissent ensemble les souffrances de l’occupation israélienne.
  4. Traditionnellement, les relations sociales entre chrétiens et musulmans n’étaient pas commandées par le clivage religieux, mais plutôt par le clivage tribal traditionnel. Dans les sociétés arabes traditionnelles, dont la société palestinienne, le système tribal était très fort. Deux tribus se partageaient traditionnellement la population, la tribu de Qais et la tribu de Yémen, qui remontent à la nuit de l’histoire. Or des clans chrétiens et musulmans étaient affiliés à l’une ou à l’autre tribu, et les relations sociales étaient commandées par cette réalité tribale. Évidemment, cette réalité traditionnelle a disparu petit à petit dans les temps modernes, mais il reste qu’elle a joué un rôle dans les relations islamo-chrétiennes, mais elle reste présente, d’une manière ou d’une autre, dans le subconscient collectif.
  5. A tout cela, il faut ajouter l’intégration totale des chrétiens palestiniens avec leurs concitoyens musulmans. En effet, on trouve des chrétiens dans tous les domaines de la vie publique en Palestine, politique, économique, culturelle, sociale… Ils ne font pas un bloc à part et ne se considèrent pas comme une île isolée. A titre d’exemple, on trouve parmi eux les tendances politiques qu’on trouve dans l’ensemble de la scène politique palestinienne. Les chrétiens palestiniens ne constituent pas une île à part, mais font partie du tissu national palestinien, tout en gardant, bien entendu leur spécificité à l’intérieur de ce tissu.

 Expérience personnelle

Avec ces caractéristiques, vous me permettrez d’évoquer mon expérience personnelle. Je suis d’un tout petit village à vingt kilomètres en ligne directe au nord-est de Jérusalem, qui s’appelle Taybeh (qui veut dire « la bonne »), mais qui s’appelait Ofra (qui vient de Afrit, le diable). Autour de ce nom il y a des traditions qui se sont tissées au cours du temps pour l’expliquer. Comme on le sait ces traditions ne sont pas neutres, puisqu’elles sont révélatrices d’une mémoire collective. On raconte que Sallah Eddin, quand il a récupéré la Palestine des mains des croisés, devait passer par mon village, où les habitants l’ont attendu sous la chaleur tout au long de la journée Quand il est passé, il aurait demandé : qui sont ces gens ? Comme on lui répondit qu’ils étaient les habitants d’Ofra, il aurait dit : « Il ne s’appellera plus Ofra (Afrit), mais Taybeh (la bonne) ». Un petit village donc avec ses 1400 habitants actuellement, tous chrétiens, ce qui est rare en Palestine, entouré directement d’un village musulman au nord et d’un autre au sud, aussi petits, et par d’autres villages musulmans environnants.

Or, dans mon enfance, c’est-à-dire dans les années cinquante, il y avait toujours un musulman dans notre maison et cela nous semblait allant de soi. Je me souviens encore de ce paysan qui travaillait avec mon père ; je me souviens encore de ses grosses bottes. Il dormait chez nous, priait, mangeait, et partageait notre vie quotidienne. Que de fois aussi, j’ai travaillé dans les champs avec un musulman, ce qui ne posait pour moi aucun problème. Comme je le disais plus haut, les relations sociales étaient commandées plutôt par les traditions tribales. Il y avait une tradition de convivialité héritée par des siècles de voisinage. Évidemment, il y avait des disputes normales qui surgissaient entre paysans (ses moutons sont entrés dans notre champ ; leurs enfants ont volé nos oliviers… Mais cela ne constituait nullement des luttes confessionnelles et elles étaient résolues selon un mécanisme social bien établi dans la société orientale. Je me souviens aussi que le gardien des champs du village était un musulman, de nom Haj Mouftah, comme aussi le crieur du village, de nom Salem el Libban (le crieur était un personnage traditionnel ; il est celui qui crie sur une haute maison pour demander si quelqu’un a trouvé un objet perdu par tel ou tel. Je me souviens de ses formules. Il disait : « O gens du village, bénissez le Khader… », le Khader (« le vert ») est le nom donné par la tradition musulmane à St George. Je peux même vous raconter un fait anecdotique que mon père aimait me répéter plus tard et dont il était fier, et qui révèle peut-être l’atmosphère de cette époque. Un jeune paysan a longtemps travaillé avec mon père. Ensuite il d’est marié et a continué à vivre dans son village natal à un kilomètre du nôtre. Un fois, il était avec sa femme dans la rue où il rencontre mon père. Alors il se tourne vers sa femme et lui dit : « Tu vois cet homme ; il est mon père ; il m’a appris ce qu’est la vie ».

C’est dans cette atmosphère que j’ai vécu mon enfance. Le christianisme qu’était le nôtre était plutôt un christianisme serein et simple et l’islam aussi qui était le leur était un islam serein et simple.


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