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L A V I G E R I E . be
Gabriel Ringlet

CÉLÉBRER POUR ALLÉGER L’ÉPREUVE

L’appel de septembre 2018
mardi 4 septembre 2018 par Webmaster

La grâce des jours uniques plaide pour un réenchantement des rites, de ceux qui permettent de porter la lourdeur des jours et de se relever. Gabriel Ringlet considère que toute situation humaine doit pouvoir être célébrée, de l’IVG au mariage gay.

« J’ai célébré ma première messe en parachute », dit en souriant Gabriel Ringlet. Il avait cinq ans et il s’était fabriqué un vêtement liturgique dans une toile de parachute abandonnée par un soldat américain. C’est dire que sa vocation à célébrer remonte à sa plus tendre enfance, à l’époque où il suivait son père organiste au jubé et observait avec fascination, à travers les barreaux, les mouvements du prêtre, les vêtements, le décor et l’encens qui montait. À 10 ans, il disait la messe pour ses petits camarades avec toute la panoplie du parfait célébrant et avec de vraies hosties que lui fournissait sa tante carmélite. Par-delà l’anecdote, Gabriel Ringlet sent depuis toujours en lui cette aspiration à célébrer, qui est de la même nature que l’aspiration à écrire. Car écrire et célébrer vont de pair chez lui : « C’est comme s’il y avait en moi une inscription, un alphabet qui me précède et qui m’appelle à jouer avec les mots autant qu’avec les gestes. » Car la liturgie est un jeu, un jeu créateur qui s’apparente au jeu poétique.

Faire grandir la fraternité.

Mais célébrer n’est pas qu’une affaire liturgique, ajoute-t-il, c’est une manière d’être au monde. Le rite est inscrit en l’homme, quelles que soient ses croyances et même s’il n’a pas de croyance. Ce n’est pas qu’une affaire spirituelle. Le rituel est partout, dans le coup d’envoi d’un match de foot et d’une course cycliste, ou dans des gestes quotidiens comme répondre à du courrier.

Célébrer, rappelle-t-il en citant Rilke, c’est « faire avec de l’ici de l’au-delà ». Comment soulever ce que l’on vit d’heureux, de malheureux ou de désespéré, pour l’alléger et le porter plus loin ? Célébrer, c’est donner du souffle, élargir, c’est faire grandir la fraternité par un chemin symbolique. Bien sûr, on peut ouvrir sa vie par l’action que l’on mène en solidarité avec d’autres, mais cela ne suffit pas. Qu’est-ce qui relie tout cela, quel est le fil qui traverse tous ces gestes, tous ces engagements ? « Nous avons besoin de célébrer ce sur quoi et avec quoi nous agissons, explique Gabriel Ringlet. On ne peut pas simplement laisser l’action à elle-même. Une vie non célébrée risque de se replier sur elle-même, de tourner en rond. »

Célébrer doit saisir par les pieds.

Dans son prieuré de Malèves-Sainte-Marie, il expérimente depuis plus de trente ans d’autres façons de célébrer. Il y invite des artistes, des médecins, des journalistes, des écrivains, ceux qui font l’actualité, croyants ou non, pour construire avec eux des liturgies et ré-enchanter les rites. « Le ritualisme, c’est la mort du rite, clame-t-il. Rien n’est pire que la répétition sans âme. » Un rituel est réussi lorsqu’il parvient à rejoindre l’inquiétude, les doutes, les joies, les peines, les interrogations de celles et ceux qui y participent, bref à deviner la soif des gens qui sont là.

« Célébrer doit saisir par les pieds, bien plus que par la tête. Célébrer ne bavarde pas, célébrer ne fait pas d’exposé, de dissertation. Célébrer est une sensualité. » Dans son livre, le prêtre poète illustre par l’exemple comment mettre tous les sens en éveil lors d’une célébration.

S’il accorde une grande importance au regard, c’est parce que la célébration est d’abord un spectacle, et ce n’est pas un gros mot. Que l’on soit place Saint-Pierre, devant le spectacle rutilant des couleurs cardinalices, ou bien dans la sobriété d’une crypte romane, il s’agit d’un spectacle qui donne à voir des personnages, des costumes, un décor, des couleurs.

La vraie question pour lui est de savoir ce qui fait la différence entre un bon et un mauvais spectacle. Il s’agit donc de travailler, comme le ferait un metteur en scène, le son, le décor, la voix, la gestuelle, pour capter l’attention de ceux qui sont là et les rejoindre au détour d’un mot ou d’un geste.

Dans son prieuré du Brabant wallon, Gabriel Ringlet célèbre souvent avec des femmes : une écrivaine musulmane, une pasteure protestante ou une femme rabbin. « J’ai vécu ces célébrations comme un très grand bouleversement intérieur, confie-t-il. Et l’assemblée ne s’y trompe pas, elle peut sentir quasi physiquement qu’une célébration ne peut être que masculine-féminine, que ces deux dimensions ont voix au chapitre. Une liturgie fait naître une parole de façon unique, lorsque des hommes et des femmes de religions différentes prononcent ensemble certains mots, derrière le même autel. »

Mais il célèbre aussi avec des non-croyants parce que l’acte liturgique est fondamentalement un acte humaniste. L’ancien vice-recteur de l’UCL est depuis longtemps rompu au dialogue avec la laïcité. « Notre société est tellement clivée qu’il faut se réjouir chaque fois que le circonstances nous amènent à vivre des célébrations mixtes. Que des croyants et non-croyants participent au même rituel, c’est à haute teneur symbolique. Cela rend la société moins identitaire et plus fraternelle. » Et lorsqu’il célèbre dans une église les funérailles laïques de son ami Christian de Duve, prix Nobel de médecine, décédé à la suite d’une euthanasie, il construit avec soin une liturgie pour qu’elle puisse rejoindre les différentes sensibilités.

Célébrer l’euthanasie.

Les circonstances l’ont amené également à accompagner des malades qui demandaient l’euthanasie. L’Église officielle accepte de les accompagner spirituellement, de prier avec eux, mais pas rituellement. Comme si le rite venait approuver un choix éthique. « Mais le rite, explique-t-il, n’a pas pour fonction de cautionner ni de critiquer un choix éthique, il vient porter ce qui se passe, l’élever, il encourage et aide à traverser la situation. » Il n’y a donc pas de situations humaines qui doivent a priori être exclues de la célébration. Accompagner ces personnes en demande d’euthanasie est toujours une expérience marquante. Il se souvient de cette dame qui, au moment de mourir, ne parlait que de son Dieu vers lequel elle allait, des intentions qu’elle allait porter et des souffrances qu’on lui avait confiées. « Elle rejoignait son Dieu et elle espérait être la compagne de nos existences », dit-il avec émotion. Même si la souffrance est au rendez-vous, il y a, dans ces moments-là, quelque chose qui se passe et qui est de l’ordre de la joie, mais c’est presque incommunicable.

C’est pour les mêmes raisons qu’il a accepté d’accompagner des femmes qui ont pratiqué une interruption volontaire de grossesse. « Je n’ai pas à choisir entre deux types de souffrances. L’avortement surgit comme une terrible souffrance, un terrible échec. Comment ne pas entendre l’appel au secours qui surgit dans ces circonstances-là ? » Comme pour l’euthanasie, il rappelle qu’accompagner rituellement, ce n’est pas cautionner. « On a le droit d’avoir des regards éthiques différents, mais célébrer, c’est offert à tous. Plus la traversée est douloureuse et plus l’accès à la célébration doit être évident. »

Gabriel Ringlet expérimente souvent combien la célébration ouvre des chemins qui permettent de grandir et de se relever, après le suicide d’un jeune par exemple. Chaque mot, chaque geste compte. Un mot de travers peut être une catastrophe, mais quand on trouve le ton juste, on peut faciliter tout un chemin de deuil.

Célébrer autrement.

Récemment, le cardinal De Kesel affirmait qu’il réfléchissait à des formes de célébration pour sceller des unions homosexuelles. Gabriel Ringlet s’en réjouit parce que cette réflexion dit déjà qu’aucune situation, que personne ne peut être exclu du geste « célébrationnel ». Pour lui, la question du geste sacramentel est secondaire par rapport au fait que ce type de relation mérite d’être célébré. « On peut créer de la liturgie et de la vraie célébration sans être obsédé par le côté sacramentel. »

Dans son prieuré, avec toute une équipe, il réfléchit à de nouvelles formes de célébrations. Son projet est de créer une « école » de célébrants, d’hommes et de femmes, croyants ou non. On y apprendrait à construire une célébration, à poser sa voix et à inventer les gestes qui donnent du sens. C’est un projet enthousiasmant et passionnant qui l’occupera sans doute durant quelques années encore.

  Jean BAUWIN

L’appel de septembre 2018
  Gabriel RINGLET,

La grâce des jours uniques. Éloge de la célébration,

Paris, Albin Michel, 2018. Prix : 20,55€. Via L’appel : -5% = 19,53€.

Pour découvrir les activités du Prieuré : www.leprieure.be

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