missionarissen van afrika
missionnaires d’afrique

L A V I G E R I E . be

EXÉGÈSE ET NON-VIOLENCE (3)

mercredi 1er février 2012 par J.V.

Lc 22, 36-38 : « Seigneur, dirent-ils, il y a justement ici deux glaives. » Il leur répondit : « C’est assez ! »

"Un passage de l’Evangile est utilisé par certains pour avancer que Jésus a pu justifier l’usage du glaive, et donc de toutes les armes militaires. Il s’agit de l’épisode célèbre de son arrestation au mont des Oliviers. Après le baiser de Judas, “voyant ce qui allait se passer, ceux qui entouraient Jésus lui dirent : Seigneur, frapperons-nous du glaive ?” (Lc 22, 49). Et sans attendre sa réponse, “L’un d’eux [Jean est le seul à préciser qu’il s’agit de Simon-Pierre] frappa le serviteur du Grand Prêtre et lui emporta l’oreille droite” (Lc 22, 49-50), ce qui n’est peut-être pas la preuve d’une grande dextérité.

Certes la réaction immédiate et nette de Jésus est de refuser cet usage de la violence : “Remets ton glaive à sa place car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive” (Mt 26, 51. La généralisation du propos mérite d’être soulignée) ou encore “Remets ton glaive au fourreau” (Jn 18, 10). Puis il s’empresse, en Luc seulement, de guérir le serviteur du Grand Prêtre en lui touchant l’oreille (Lc 22, 51). Mais la question reste posée : pourquoi un des apôtres portait-il un glaive ce soir-là (Mt 26, 51 ; Mc 14, 47 ; Jn 18, 10) ? Etait-ce une habitude ? Le glaive ne fait pourtant pas partie, a priori, de l’équipement du parfait disciple de Jésus (Mt 10, 9 ; Mc 6, 8 ; Lc 9, 3)." [1]

Jésus aurait évolué dans ses conceptions…

François Vaillant [2] donne une explication que je trouve trop psychologique pour rentrer dans les approches exégétiques de nos évangélistes. Après avoir cité la réponse de Jésus : « C’est assez ! », il commente : « Rien n’est plus clair ! Jésus s’apprête à se défendre avec les armes. Avouons que cela dérange quelques-unes de nos idées préconçues. Mais avant de s’indigner, il faudrait se demander si nous ne sommes pas tous comme Jésus lorsque nous sommes confrontés à une injustice implacable, à une violence intolérable. Notre première réac tion n’est-elle pas alors de vouloir répondre par des moyens violents ? »

/…/ La réponse de Jésus, « C’est assez ! », au sujet des deux glaives, est parfaitement compréhensible dans sa bouche. Jésus est un Juif. Il appartient à un peuple qui a pratiqué jadis de nombreuses guerres saintes pour se défendre. Mais les Hébreux ont mené leurs guerres de manière différente des autres peuples. Les deux traits essentiels sont que chaque fois ils ont veillé à mettre leur confiance dans le Seigneur plutôt que dans leur propre force, et qu’ils n’ont pas toujours recherché la supériorité numérique des combattants et des armes pour vaincre l’adversaire.

Et de conclure : « L’hypothèse que nous formulons est donc simple. Sentant qu’il va être arrêté pour être ensuite assassiné, Jésus, dans un premier temps, entrevoit la possibilité de se défendre par les armes, avec l’aide de ses disciples. Deux glaives sont suffisants. Cela est conforme à l’état d’esprit juif qui a commandé jadis de se défendre sans rechercher la supériorité numérique des armes. Notons au passage qu’un glaive n’est pas l’arme du pauvre comme peut l’être le bâton. Un glaive à l’époque de Jésus équivaudrait à une mitraillette pour nous en temps de guerre. »

Une deuxième objection de taille à cette interprétation du père Vaillant : toute la prédication de Jésus présente une non-violence sans faille, nous prescrivant même l’amour des ennemis. Qu’il ait remis en question ses propres convictions profondes est invraisemblable.

Les glaives de la chambre haute.

Revenons à l’explication, moins simple mais plus biblique, donnée par Christian Roux [3]. Son interprétation est d’ailleurs reprise dans un livre tout récent, paru dans la collection « Sortir de la Violence » [4] . Je résume l’article de Christian Roux, en le citant le plus possible textuellement.

Seul Luc avance une explication avec la scène qui se passe à la chambre haute juste avant le départ vers le mont des Oliviers : Jésus enjoint à ses disciples de prendre des glaives : Il leur dit :“... celui qui n’a pas de glaive (μάχαιραν), qu’il vende son manteau pour en acheter un” (Lc 22, 36).

Faut-il penser qu’en répondant : “Seigneur, voici deux glaives” (22, 38) les disciples créent un malentendu, Jésus leur parlant des glaives de façon métaphorique ? [5] . On ne voit pas pourquoi, si Jésus avait voulu parler des glaives métaphoriquement, il aurait pris le risque d’accepter que les apôtres emportent des glaives au Jardin des Oliviers pour leur reprocher ensuite de s’en servir, alors qu’il sait son arrestation manu militari imminente. De plus, le passage de la métaphore à la réalité pour les apôtres se fait dans la chambre haute alors que le récit place le malentendu au Jardin des Oliviers quand le disciple n’attend pas la réponse de son maître à sa question : “Frapperons-nous du glaive ?” (Lc 22, 49).

Faut-il alors penser que Jésus a voulu emporter des glaives pour se défendre ? (ndlr. thèse de Vaillant, ci-dessus). Le nombre très limité de glaives emportés par les apôtres rend difficile cette thèse et leur donne plutôt un aspect symbolique. Ces deux glaives, que Jésus juge suffisants pour ce qu’il veut faire (22, 38), ne suffisaient pas par contre, et quoiqu’il arrive, à défendre convenablement une douzaine d’hommes menacés d’arrestation manu militari (la troupe envoyée pour arrêter Jésus n’est certainement pas une cohorte romaine de 600 hommes - comme l’avance Vaillant p.102 - (il n’en existe d’ailleurs qu’une seule pour tout Jérusalem) mais un détachement des gardes juifs du Temple). Jésus le dit d’ailleurs au disciple qui a frappé le serviteur du Grand Prêtre : “Penses-tu que je ne puisse faire appel à mon Père, qui mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions (une légion romaine compte 6.000 fantassins et 120 cavaliers) d’anges ?” (Mt 26, 53) et à Pilate : “Si ma royauté était de ce monde, mes gardes auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs” (Jn 18, 36). Or ce ne sont pas deux hommes, glaive en main, qui peuvent prétendre servir de gardes efficaces (Reste que les apôtres semblent avoir trouvé facilement les glaives demandés : mais, à l’époque, beaucoup de gens s’armaient de glaive, en raison de l’insécurité des temps. Il pouvait donc y en avoir dans la maison qui accueillait Jésus et ses disciples.).

L’épisode n’est compréhensible que chez Luc, qui est le seul à nous en livrer les tenants et les aboutissants.

- 1. Jésus voulait se faire passer pour un criminel afin d’accomplir les Ecritures.,

En effet, Jésus commence par rappeler les conditions dans lesquelles il a envoyé ses disciples, en insistant justement sur leur panoplie volontairement dépouillé : « sans bourse, ni sac, ni sandales ». Puis il les exhorte à prendre des bourses et des glaives. Et il leur donne la raison de cette demande surprenante : “car je vous le déclare, il faut que s’accomplisse en moi le texte de l’Ecriture : On l’a compté parmi les criminels (άνόμων, littéralement : sans loi, hors-la-loi)« (Lc 22, 37 ; Isaïe 53, 12). Et, de fait, ce qui me concerne va être accompli” - “Seigneur, dirent-ils, voici deux épées”. Il leur répondit : “C’est assez”. Et Jésus d’accueillir les soldats qui viennent l’arrêter en disant : “Comme pour un bandit vous êtes venus avec des épées et des bâtons” (Lc 22, 52). Ceux qui viennent l’arrêter le considèrent comme dangereux, puisqu’ils se sont armés en conséquence (ndlr. Judas était sans doute encore présent lorsque Jésus fit allusion aux glaives et peut les avoir avertis). Les gardes sont donc entrés dans la volonté de Jésus d’être pris pour un bandit, même si cette volonté est contraire à tout ce qu’il a vécu jusque-là, comme il le leur fait d’ailleurs vite remarquer : »Chaque jour j’étais dans le Temple (donc sans armes) à enseigner et vous ne m’avez pas arrêté« (Lc 22, 53 ; Mc 14,49 ; Mt 26, 55). »Tout cela est arrivé pour que s’accomplisse les écrits des prophètes« commente Matthieu (Mt 26, 56) ; »C’est pour que les Ecritures soient accomplies« note Marc (Mc 14, 49). Ce que Luc avait déjà expliqué lors de la scène dans la chambre haute : »car il faut que s’accomplisse en moi le texte de l’Ecriture" (Lc 22, 37).

- 2. Le but de Jésus : dénoncer la violence.

Jésus monte un “mime” symbolique, à la manière de Jérémie et d’Ezéchiel [6]. En effet, compte tenu des circonstances, ces deux glaives représentent une défense ridicule. D’ailleurs, la question n’est pas là, et l’allusion aux légions d’anges le montre bien. Il monte un mime à la façon des prophètes, pour mieux révéler la violence réelle et meurtrière de ses adversaires, forcés de montrer leur vrai visage en cette occasion. “C’est maintenant votre heure, c’est le pouvoir des ténèbres” (Lc 22, 53), dit-il avant que les gardes ne le saisissent.

D’un côté la violence satanique de ses adversaires, qui iront jusqu’à le mettre en croix, et de l’autre le non-violent désarmé (vous me considérez vraiment comme un type dangereux avec mes deux glaives face à votre meute armée ?).

- 3. Sa conduite de non-violent est sans faille.

Il répare immédiatement les dégâts causés par un de ses disciples. Cette intervention intempestive de Pierre souligne le malentendu. Pierre était tellement convaincu que les deux glaives étaient là pour se défendre, qu’il n’attend même pas la réponse de Jésus à sa question : “Frapperons-nous du glaive ?” (Lc 22, 49). Jésus le remet à sa place et lève le malentendu. Il dit clairement : “Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée.” (Mt 26, 52).

“La volonté de Jésus d’être compté parmi les criminels sera parachevée sur la croix, lieu de victoire apparente de la violence, qui devient par la résurrection le lieu de la révélation de la nature satanique et de la défaite de la violence” [7].

A première vue, la présence de ces deux épées dans les mains des disciples de Jésus est incongrue. Grâce à Luc nous comprenons que Jésus a voulu emmener des glaives “non pour justifier la violence mais pour la dénoncer” [8].

Jef Vleugels
 

[1Christian Roux, Jésus, les glaives et le Royaume, in Cahiers de la Réconciliation, n° 2-1992, pp. 28-31.

[2François Vaillant, La non-violence dans l’Evangile, Les Editions Ouvrières, 1991, pp.100-102

[3Christian Roux, o.c.

[4Michel Callewaert, Un amour subversif. Jésus, l’Eglise et la légitime défense, Ed Fidélité/Cerf, 2011, pp. 83-85.

[5Commentaire du Père Boismard (P. Benoit et M.-E Boismard, Synopse des quatre Evangiles, tome deux, Cerf, 1972, pp. 388-389 : “La mention du glaive à acheter doit probablement se comprendre au sens métaphorique... La réponse des apôtres prouve qu’ils n’ont pas compris le sens métaphorique de la parole de Jésus.”

[6Par exemple : Jérémie 19,1-15 et Ezéchiel 4,1-3 ; 4, 4-8 ; 4, 9-17 ; 5, 1-17. Ou le mariage d’Osée (1,2-5 et 3, 1-5) Ou la purification du temple par Jésus lui-même.

[7o.c. p. 30

[8o.c. p. 31


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 808 / 583533

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Belgique  Suivre la vie du site Croire aujourd’hui   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License