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Burundi

CINQUANTE ANS D’INDÉPENDANCE. 1er juillet 2012

Nuntiuncula N°674 - Famille Mission 2/2012
vendredi 29 juin 2012 par Webmaster

Souvenirs et réflexions.

Je voudrais évoquer, pour commencer, un souvenir personnel qui remonte au temps où j’enseignais la philosophie au grand séminaire de Burasira. Nous étions dans la période qui précédait l’indépendance : 1957-1962. J’avais pris l’habitude de traiter, le samedi après-midi, de questions actuelles. A l’aide du beau livre de Jacques Maritain ‘L’homme et l’État’, je décortiquais devant mes étudiants des notions comme Nation, Peuple, État, Démocratie et Liberté. J’ai encore devant mes yeux les regards de ces étudiants, d’une part, éblouis par ces notions modernes et, d’autre part, interrogatifs, voire sceptiques. Eh oui, d’une part, ils étaient séduits par ces notions modernes et nouvelles pour eux, dont on parlait de plus en plus dans le pays en marche vers son indépendance. Mais, d’autre part, mes étudiants se posaient des questions : était-ce possible, comment mettre ces concepts en oeuvre dans une culture encore fortement marquée par la tradition et les structures coutumières pour ne pas dire féodales ? Ce souvenir, combien agréable pour moi encore aujourd’hui, introduit mes réflexions sur le cinquantenaire de l’indépendance du Burundi.

L’ère coloniale touchait à sa fin. Sous la pression des instances internationales comme l’ONU, Bandung, et surtout la réflexion des élites de l’époque, le train de l’indépendance s’était mis en marche. Le Royaume séculaire du Burundi allait être projeté dans la modernité. A propos de cette ère coloniale, on peut évidemment dire beaucoup de choses et on ne s’est pas fait faute de disserter à l’infini sur les bienfaits et les méfaits de cette réalité historique qui a touché un grand nombre de pays aujourd’hui indépendants.

Ce régime colonial avait introduit dans la société burundaise, au début du 20° siècle, des valeurs, des pratiques, des projets de développement et l’établissement de structures modernes de gouvernement. Le colonialisme imposait par voie d’autorité ; il ne proposait pas et les méthodes participatives étaient absentes. Le Royaume du Burundi se voyait ‘injecter’ dans son organisme des réalités nouvelles qui avaient peut être fait leur preuve ailleurs mais qui ne correspondaient pas toujours à la mentalité traditionnelle. Il fallait faire vite et on ne pouvait pas perdre de temps dans des actions de sensibilisation pourtant souhaitables. On pratiquait ce que je pourrais appeler des procédés ‘électrolytiques’ : plaquer sur un métal donné une couche nouvelle d’un autre métal : un objet plaqué or, par exemple. L’électrolyse était un procédé commun mais superficiel. Il n’atteint pas le métal en profondeur.

Et c’est ainsi que le Burundi a franchi le seuil de l’indépendance. D’une part, doté d’un minimum de structures modernes et efficaces mais, d’autre part, lourdes à porter pour un personnel à peine rôdé. Peu de temps avant son indépendance, le 13 octobre 1961, le Burundi vit un drame terrible aux conséquences incalculables : l’assassinat du Prince Louis Rwagasore. Leader incontesté, suivi par la majorité de la population, le Prince Louis disparaît et avec lui la perspective d’une transition tranquille. Son assassinat sera le premier d’une longue série de meurtres. L’élimination physique de l’adversaire politique deviendra une pratique courante qui courra jusqu’à l’assassinat du Président Melchior Ndadaye, octobre 93. Cette triste réalité va se généraliser jusqu’à devenir à plusieurs reprises un véritable génocide. Le jeune Roi Ntare V qui a destitué son père Mwambutsa, sera à son tour assassiné. Il laisse le champ libre à l’instauration d’une République à la tête de laquelle vont se succéder trois Présidents, tous issus d’une même colline du Burundi ; ils connaîtront des fortunes diverses. Que de sang versé, que de temps perdu et gaspillé dans ce pays qui avait tant besoin de paix et d’ordre pour affronter des tâches énormes pour faire reculer la misère, la faim et la maladie.

Trop, c’est trop !!! Doucement, le Burundi va renouer, sous l’influence incontestable de l’Église, avec sa tradition de concertation et de dialogue. Un nouvel avenir se dessine et se profile à l’horizon. Le chemin sera encore long et semé d’embûches. Les drames accumulés, les destructions et le climat de méfiance mutuelle n’avaient pas réussi à éradiquer ce fonds de sagesse et de mesure qui sommeillait au fond du coeur des Burundais. Des pas importants étaient franchis : une nouvelle constitution, la création de partis, les longues discussions d’Arusha et finalement les accords, malgré leurs imperfections, manifestent une volonté de vivre ensemble et de reconnaître à toutes les composantes de la nation le droit de s’épanouir.

Il y a dans le livre de la Genèse un récit dont je ne dis pas qu’il a inspiré la nation burundaise. Lorsqu’Abraham et son neveu Lot se sont aperçus que leurs troupeaux respectifs devenaient trop nombreux et qu’il y avait un risque grandissant d’affrontement entre leurs bergers, Abraham proposa à son neveu de se déplacer vers l’est et que lui, Abraham, irait dans la direction opposée. Bonne solution qui ramena la paix et évita un conflit dans la tribu. Mais le Burundi, lui, au contraire d’Abraham et de Lot, a compris qu’on ne pouvait pas répartir géographiquement les habitants du pays selon leur ethnie, et donc qu’ils étaient en quelque sorte condamnés à vivre ensemble. C’était sagesse et ce fut le début d’une solution consensuelle qui devait ramener la paix et la tranquillité, auxquelles tous les burundais aspiraient de tout leur coeur.

Et effectivement aujourd’hui le Burundi a retrouvé la paix. Ses institutions ont évolué et garantissent une coexistence pacifique entre toutes les ethnies. Il peut désormais s’atteler à affronter les problèmes vitaux comme la démographie galopante, l’épuisement des sols pour ne citer que ceux-là et qui sont de taille. Dans toute cette histoire mouvementée et tragique, il convient de faire mention de deux sages auxquels les burundais ont eu recours pour commencer à s’asseoir ensemble et à chercher les moyens concrets de faire régner la paix. Julius Nyerere fut le premier de ces sages mais, hélas, la mort l’a emporté avant qu’il ne puisse voir ses efforts couronnés de succès. Après lui Nelson Mandela a joué ce rôle de sage et de médiateur, fort de son expérience sud-africaine et de son auréole d’artisan de réconciliation.

Il est aussi un autre, burundais cette fois, qu’on ne peut pas oublier, c’est Monseigneur Joachim Ruhuna qui, un jour peu de temps avant son assassinat, s’était écrié : « Si le Seigneur demandait ma vie pour que les burundais aient la paix…je l’offrirais volontiers et immédiatement. »

Mais à côté de tous ces intervenants remarqués, on ne peut pas oublier tous ceux et celles, surtout celles qui, malgré leurs souffrances et leur détresses, ont laissé s’échapper de leurs coeurs des paroles de pardon et réconciliation.

Laissez-moi vous conter une histoire qui s’est passée dans le monde musical d’il y a cinquante ans. Le grand chef d’orchestre de renommée mondiale Arturo Toscanini avait la réputation de ‘piquer’ de terribles colères au cours des répétitions qu’il faisait avec les orchestres les plus prestigieux du monde. Un jour, justement au cours d’une de ces répétitions, il interrompit tous les exécutants en sa fâchant sur eux : « Vous jouez tous faux ! Seule la petite flûte a interprété correctement sa partition ! » Comment avait-il décelé ce son discret et juste de la petite flûte au milieu du vacarme de tous les autres instruments ? Il n’y avait que ce grand Maestro pour en arriver là. La première fois que j’ai raconté cette histoire, je l’avais intitulée ‘Dieu a l’oreille fine’.

Combien dans l’histoire du Burundi, y a-t-il a eu de ces petites flûtes qui ont bien joué leur partition ? Je pense à toutes ces femmes, veuves, aux familles fauchées par la haine, qui ont réellement pardonné. Je ne puis m’empêcher de me souvenir de cette veuve burundaise – et elle n’est pas la seule – qui disait tout simplement : « J’ai compris que je ne pouvais pas vivre tout le reste de ma vie avec la haine et la soif de vengeance logées dans mon coeur ! »

Pour guérir et sauver le Burundi, il fallait certes une volonté politique et heureusement pour le pays, il s’en est trouvé une. Mais il fallait aussi le chant de toutes ces petites flûtes qui ont humblement joué leur partition de pardon et de réconciliation !

Fait à Bruxelles, le 9 mai 2012.
 
Waly Neven, M.Afr.

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