missionarissen van afrika
missionnaires d’afrique

L A V I G E R I E . be

L’Islam est-il compatible avec la Laïcité ?

Nuntiuncula N° 682 Septembre-Octobre 2013
vendredi 1er novembre 2013 par P. Geers, Webmaster

Ce que le monde musulman et spécialement le monde arabe vit aujourd’hui est loin d’un printemps, c’est une tragédie.
La tragédie est celle-ci : l’Islam a perdu son identité rigide et aucune autorité n’est en mesure de décider ce qu’est le « vrai » islam. Entre tradition et modernité, il oscille, pratique le mélange de la cohabitation. La tradition multiple est devenue insaisissable et sur la modernité, il n’y a aucun consensus. En réalité, à regarder de plus près, on peut vérifier que le « sacré islamique » travaille toujours la volonté ou la prétention de réforme, et que les avancées vers la modernité démocratique dissimulent mal l’immobilisme et le conservatisme : le statut des femmes a peu bougé, la charia (loi coranique) et le jihad (guerre sainte) restent omniprésents même s’ils sont moins visibles.

Naceur Ben Cheikh (penseur musulman de formation occidentale) dit que le débat sur la laïcité, en pays à majorité musulmane, ne semble pas prendre la dimension politique qu’il mérite. Les laïcs ont beau expliquer qu’ils sont prêts à défendre le droit à l’expression des différents courants politiques, y compris l’islamisme, les jeunes islamistes, quant à eux, ne peuvent les entendre. Comme l’explique bien le Prof. Mohamed Ettalbi, l’islam salafiste exclut de son horizon de pensée toute vision démocratique de la gestion politique de la cité.

En 1988, le Pakistanais FAZLUR RAHMAN (modernisant) dit que « l’ordre sociopolitique, le souci politique est donc bel et bien présent dans la vision originelle du prophète. C’est pour cela que la laïcité serait strictement opposée à l’esprit de l’islam, hostile au désir profondément ancré dans la conscience de l’humanité croyante, d’un ordre social fondé sur l’éthique ».
D’autres penseurs musulmans disent que la laïcité est un phénomène purement occidental, profondément étranger aux sociétés islamiques. Ils préconisent le rejet de la laïcité comme séparation totale entre religion et état et la nécessité d’admettre la présence de l’Islam comme éthique sociale et législation (charia) dans les sociétés où la majorité est musulmane.

D’autres encore aspirent de plus en plus à une plus grande égalité entre les hommes dans leur société. Ainsi, nous verrons dans le monde arabe des essais, des velléités, des recherches d’équilibre entre la loi musulmane (ou une adaptation de celle-ci) aux aspirations de la vie de leur époque.

Ainsi déjà en 1857 un accord nommé « Pacte National  » est signé entre les différentes tendances et sensibilités en Tunisie donnant plus d’égalité aux citoyens. A cette époque aussi, on verra de plus en plus de pays arabes qui suppriment l’impôt spécial jusqu’alors imposé aux citoyens non-musulmans. Cette évolution a été constatée dans presque tous les pays du proche orient et de l’Afrique du Nord. L’Irak et la Syrie, dirigés par le parti Baath auront même un régime carrément laïc.

Nous lisons dans la revue « LA VIE  » (N°3135) un article de Fethi Bouslama qui nous présente un moyen pour savoir si un musulman est démocrate. Il dit qu’il suffit de lui poser trois questions :

  • Adhère-t-il à l’égalité des sexes, qui suppose une lecture critique du Coran.
  • Accepte-t-il la liberté de se dégager de la religion ou d’en changer
  • Enfin, est-il en faveur de la séparation du politique et du religieux.

Et d’ajouter que le monde musulman ne sortira pas de sa crise s’il ne parvient pas à avancer sur ces trois points.

S’il est vrai d’affirmer que la distinction entre le temporel et le spirituel a pu être variable, selon les époques et les régions, au sein de la civilisation musulmane, le mélange demeure. L’Islam a une forte tendance à être un creuset fusionnel. Le Prophète Mohamed, le fondateur historique de l’islam que le Coran désigne comme « le bel exemple » (voir le Coran 33.21) n’a-t-il pas été tout à la fois religieux, politique et militaire ?

La Déclaration universelle des droits de l’homme, charte de l’O.N.U. date du 10 décembre 1948 mais la grande majorité des pays musulmans étaient encore sous domination étrangère. Nous pourrions imaginer un texte légèrement différent s’il y avait eu des pays de civilisation musulmane parmi les états fondateurs de l’O.N.U.

Aujourd’hui les pays arabes signent la charte, mais ce serait intéressant de savoir combien l’ont ratifiée sans restriction de certains articles.

La situation en occident est très différente. Luc Ferry, philosophe français contemporain et laïc notoire, dit que le christianisme permet le passage à la laïcité. Il faut dire aussi qu’en occident et selon les pays, il y a différentes applications de la laïcité.

Le Pape Benoit XVI, quant à lui, s’est adressé aux chrétiens du monde arabe, il n’y a pas longtemps, et il a proposé une formule qui me semble très intéressante (voir ECCLESIA IN MEDIO ORIENTE, du 14 sept.2012) dont voici un extrait : « La saine laïcité, signifie libérer la croyance du poids de la politique et enrichir la politique par rapport à la croyance. Une telle laïcité saine garantit à la politique d’opérer sans instrumentaliser la religion, et à la religion, de vivre librement sans s’alourdir du politique dicté par l’intérêt ».

Si le Prophète Mohamed se devait, dans une société tribale et clanique, de prendre en charge la gestion de sa communauté sur tous les plans (religieux, économique, culturel, politique et militaire), l’Islam qui se vit dans une société moderne devrait, pour sa part, faire preuve d’inventivité et de créativité, c.à.d. oser se repenser, se réinventer en prenant résolument la voie de la spiritualité et de la laïcité.

La sécularisation du savoir est liée au rapport entre la tolérance et la laïcité. Laquelle des deux religions chrétienne ou musulmane, est la plus indulgente ? L’Islam promeut la tolérance entre musulmans et respecte les confessions non musulmanes. C’est indiscutable. Mais l’enjeu n’est pas la préférence ni la bienveillance religieuse, mais précisément la fraternité générale entre hommes libres. Elle implique le droit de douter de la lettre de la religion, voire le droit à l’athéisme.

Faut-il séparer la religion de la politique ? Pourquoi pas ? Nous proposons ici cinq raisons pour ceux qui croient au bien-fondé de la laïcité :

  1. La liberté de penser qui limite la fonction du gouvernement à assurer la sécurité
  2. L’égalité entre les personnes, de sorte que la force revienne au droit d’origine humaine
  3. Le devoir pour la politique d’organiser le monde d’ici-bas, tandis que la religion entretient l’espoir de l’au-delà.
  4. La faiblesse de tout gouvernement religieux, plus soucieux d’instrumentaliser la religion que de rechercher le progrès.
  5. L’impossibilité d’un accord religieux à l’intérieur d’une même religion

La conclusion s’impose : substituer le lien national à l’unité religieuse et la neutralité à la confusion entre ETAT ET RELIGION

Paul Geers
 

Pour en savoir plus :

  • Lewis Bernard, L’Islam en crise, Gallimard, 2003, 183 p
  • Sanson Henri, L’Islam au miroir du Christianisme, Fidélité, 2001, 126p
  • Abdou Filali-Ansary, Réformer l’Islam, Poche n°210, 2005
  • Jourdan François, Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans, Flammarion, 2012
  • Hamadi Redissi, La Tragédie de l’Islam moderne, Seuil, 2011.

Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 780 / 590968

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Belgique  Suivre la vie du site Dialogue   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License