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L A V I G E R I E . be

Lignes de fracture N°90 Breuklijnen

Janvier - Januari 2015
mardi 20 janvier 2015 par Jef Vleugels
DOSSIER : LA LIBERTÉ DE PRESSE

Dimanche dernier, 11 janvier, j’ai participé, avec quelques confrères, à la manifestation à Bruxelles, qui faisait suite aux terribles massacres à Paris, où l’équipe du magazine Charlie Hebdo fut durement touchée. Le slogan porté en tête de la manifestation à Bruxelles était : Contre la haine et pour la liberté d’expression. Mais le slogan que presque tout le monde arborait était : Je suis Charlie ou une variante. Ce rassemblement fut organisé par ’un rassemblement citoyen’ « parce que la liberté d’expression et la liberté de presse doivent être défendues, et parce que nous n’acceptons pas le fanatisme et la violence, parce que nous voulons vivre ensemble, à Bruxelles et en Europe, quelque soit notre philosophie ou religion, quelque soit notre couleur de peau ». Nous y étions, parce que ce qui s’était passé à Paris est inacceptable et parce que comme chrétiens nous sommes contre toute forme de terrorisme et contre toute utilisation de violence. Mais, malgré notre indignation et notre profonde compassion pour les victimes et leurs familles, aucun de nous n’avait arboré : Je suis Charlie.

Principes fondamentaux

La liberté d’opinion et d’expression et donc la liberté de la presse sont des principes fondamentaux de toute démocratie. Ces principes sont vitaux pour la dignité humaine et pour tout progrès social. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, proclamée au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, dit : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions, et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit » (art. 19). A l’occasion de la dernière Journée mondiale de la liberté de la presse, Ban Ki-Moon, secrétaire général des Nations Unies, écrivait : « Ce n’est que lorsque les journalistes sont libres de surveiller, d’enquêter et de critiquer les politiques et les actions, qu’une bonne gouvernance peut exister. »

Parlons clair : il ne s’agit nullement de sous-estimer ni de brimer le moins du monde l’importance d’une presse libre pour combattre toute forme d’obscurantisme, d’une presse libre au service de l’éducation et de l’émancipation de tous et de toutes. Au contraire. Mais le problème n’est pas là.

Ces libertés sont-elles absolues ?

Une question fondamentale se pose : s’agit-il là de droits absolus, de vérités absolues, en d’autres mots sans limites ? Nous vient immédiatement à l’esprit cette maxime lancée au XIXe siècle, « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ».

Un constat : les énormes divergences d’interprétation

Notons d’abord les énormes divergences d’interprétation même dans le monde occidental. Des magazines du genre Charlie Hebdo n’existent pas aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis la satire religieuse est taboue. Les journaux y ont largement commenté les attentats de Paris, mais tous se sont refusés à publier les dessins controversés. Les journaux y sont bien trop attentifs à ne pas offenser les sensibilités religieuses… Et c’est peut-être même la raison principale pour laquelle le président Obama n’était pas présent parmi les chefs d’Etat à Paris…

Nos lois prévoient plusieurs limites

La Constitution belge prévoit explicitement le respect d’autres libertés, comme par exemple le droit au respect de la vie privée. Le respect et la garantie du droit à la vie privée, entraîne inévitablement une limitation de la liberté d’expression. En plus, nos lois interdisent et punissent toute incitation à la haine ou à la violence, elles interdisent l’insulte publique. Des propos discriminatoires ou négationnistes sont également interdits.

Voir en annexe un résumé de la question en néerlandais (Annexe I)

Responsabilité sociale et morale au-delà des lois

La Déclaration universelle des droits de l’homme, déjà citée, déclare au sujet de l’éducation : « L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix » (art. 26,2).

La liberté d’expression se doit alors d’être au service du bien de tous, au service du respect des différences et des convictions. Tout en défendant et exposant nos propres convictions, nous devons être attentifs à ce qui blesse, stigmatise, rejette l’autre. Si notre façon de dire la vérité blesse l’autre ou le révolte, à quoi cela sert-il ? Allons-nous de cette manière améliorer notre ‘vivre ensemble’ ?

Les journalistes ont une lourde responsabilité sociale et morale. Les journalistes sont responsables du droit de leur public à être informé. A ce propos, Hans Jonas, philosophe allemand, auteur d’une éthique pour l’âge technologique, ajoute « que la véritable responsabilité n’est autre que celle qu’on exerce à l’endroit de quelqu’un ou quelque chose de fragile, qui nous serait confié. » [1]

Il existe plusieurs codes contenant les principes déontologiques du journalisme. Voici un extrait du Code de déontologie journalistique, adopté par le Conseil de déontologie journalistique de la Belgique le 16 octobre 2013 :

« Les journalistes sont particulièrement attentifs aux droits des personnes peu familiarisées avec les médias et des personnes en situation fragile comme les mineurs ou les victimes de violence, d’accidents, d’attentats, etc ainsi que leurs proches » (art. 27).

Comment apprécier, à la lumière de cet article, les caricatures du prophète Mohammed ?
De quel droit ne prenons-nous pas au sérieux l’argument du ministre des affaires étrangères du Maroc, déclarant qu’il ne pouvait pas participer à la manifestation à Paris à cause de la « présence de caricatures blasphématoires du Prophète » ? Ou la réflexion d’un jeune musulman sur la place de la République : « Le slogan ’Je suis Charlie’ n’était pas apprécié par beaucoup de musulmans, il nous a refroidis, nous ne nous y reconnaissons pas. C’est quoi ce slogan, et c’est quoi ce journal ? Vous croyez qu’on l’appréciait, nous ? Il nous injuriait. Pire, il nous blessait. Pourquoi ils ne pouvaient pas nous respecter ces journalistes ? Pourquoi ne comprennent-ils pas que nous aimons le Prophète et qu’il est sacré pour nous ? Auraient-ils apprécié que je me moque de leur mère, de leurs sœurs ? C’est la même chose. Si je suis ici aujourd’hui, c’est pour dire qu’ils ne devaient pas mourir, que le crime est injustifiable, mais c’est aussi pour défendre la liberté d’expression, en réfléchissant sur ce que l’on met derrière ce terme, car il ne peut pas tout justifier. » [2]

Voir aussi l’interview d’Arzu Morali en néerlandais, sous Annexe II.

Quand cela tourne à l’acharnement…

Quand cela tourne à l’acharnement, une ligne rouge est dépassée. Les survivants de la rédaction de Charlie Hebdo, en mettant une fois de plus une caricature de Mohammed sur la couverture de cinq millions d’exemplaires (contre 60.000 d’ordinaire), ont sciemment blessés des millions de musulmans à travers le monde. Pour moi, comme chrétien, comme humaniste, comme démocrate et non-violent, c’est tout simplement inacceptable et totalement irresponsable.

« Cette édition entraînera une nouvelle vague de haine Ce que le magazine fait ne sert pas la coexistence » déclarait à juste titre Dar Al-Ifta, instance représentant l’Islam auprès des autorités égyptiennes.

Lire, en néerlandais, le commentaire de Tomas Halik (Annexe III) et celui de Vincent Kemme (Annexe IV)

Les réactions ne se sont pas fait attendre…

J’avais à peine rédigé ce qui précède, que, le soir même, la télévision montrait des images de la réaction des populations musulmanes. Dimanche 18 janvier des milliers de personnes ont manifesté au Pakistan contre la publication d’une nouvelle caricature de Mahomet par Charlie Hebdo, certains brûlant des drapeaux français et des effigies du président français, ainsi que des dessinateurs du magazine incriminé. Dans les capitales de la Mauritanie et du Sénégal des drapeaux français ont été brûlés sous les applaudissements d’une foule en liesse. Plusieurs milliers de personnes ont manifesté au Mali. A Alger, vendredi soir 16 janvier, les slogans étaient « Nous sommes tous des Mahomet » ou « Je suis Kouachi ». Réactions semblables à Istanboul, Amman, Khartoum… Au Niger, dont le président Mahamadou Issoufou avait marché avec les chefs d’Etat à Paris, les réactions furent particulièrement violentes : cinq morts, une vingtaine d’églises et de temples ont été brûlés sur tout le territoire, des débits de boisson saccagés, des véhicules incendiés. Nos confrères de Zinder ont dû s’enfuir et ont trouvé refuge dans un camp militaire qui abrite aussi trois cents familles chrétiennes.

A la lumière de Royaume de Dieu…

Comme chrétiens, nous rêvons d’un monde fraternel universel, le Royaume de Dieu. Dans cette perspective, nous ne parlons plus de constitutions ni de lois, nous n’imposons plus de limites ni d’exceptions : nous parlons d’amour universel, tous et toutes enfants du même Père, qu’il s’appelle Père-Fils-Saint-Esprit, Yahvé ou Allah…

Dans l’avion qui le transportait de Sri Lanka aux Philippines, le pape François, le 15 janvier dernier, a donné une interview aux journalistes qui l’accompagnaient. Il a insisté sur la fait qu’aucune violence ne pouvait être exercée sur qui que ce soit au nom de Dieu. Il a aussi répondu aux questions des journalistes. Après avoir réaffirmé que la liberté religieuse et la liberté d’expression sont toutes les deux des droits fondamentaux, il a explicité sa conviction profonde : «  On ne peut pas provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut pas se moquer de la foi.  »

[1Voici un avis contraire : « Nul n’a le droit de refuser d’être outragé. Soutenir le contraire est une forme de paternalisme ». Patrice Dartevelle, président de la Ligue pour l’abolition des lois réprimant le blasphème et le droit de s’exprimer librement (LABEL) dans La Libre Belgique du 13/01/2015.

[2Reportage de Bosco d’Otreppe, in La Libre Belgique du 12 janvier 2015


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