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L A V I G E R I E . be

J’ai rencontré Dieu en dehors de l’Eglise

Témoignage d’expérience
samedi 11 janvier 2014 par E. Bladt, Webmaster

Prêtre, membre de la Société des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs), Eric Bladt a passé cinquante ans en Afrique du Nord : Algérie et Tunisie. Ancien étudiant de l’Institut Pontifical d’études arabes et islamologiques de Rome (PISAI) et du centre de langues des Sœurs Missionnaires de Notre Dame d’Afrique (Sœurs Blanches) à Alger, il a été en charge d’écoles diocésaines en Kabylie, puis s’est mis au service de la population comme écrivain public.

En Tunisie, E. Bladt a d’abord séjourné à l’Institut des Belles Lettres Arabes (IBLA) à Tunis, et a ensuite été en pastorale durant quelques années dans le Sud Tunisien. Il vit actuellement en Belgique. Il revient ici sur son expérience de la mission.

 DIEU EST VENU A MA RENCONTRE

Je suis convaincu que la Mission n’est jamais une œuvre isolée ni personnelle. Pourtant, ayant accompli une longue présence en ‘Terre d’Islam’ (Algérie et Tunisie), j’ai commencé, un jour, à me poser une question : J’ai été baptisé, confirmé, j’ai étudié, j’ai reçu une formation sacerdotale et missionnaire et un jour, d’une façon personnelle et consciente, j’ai fait un choix qui m’a conduit vers une expérience de vie évangélique. Que signifie ‘être chrétien’ ? Que signifie ‘être missionnaire’ ? Que signifie ‘suivre Jésus’ ? Ou encore, comment faire sienne sa mission d’humanisation, de libération ?

Et là, je pense à moi-même. L’évangile est une expérience de croissance à la fois humaine et spirituelle, de vision nouvelle sur la complexité du monde, de ma vie et celle des autres, l’expérience d’un autre regard sur l’Eglise.
Oui, j’aime redire que cinquante années de présence en Terre d’Islam du Nord de l’Afrique est une aventure à la fois humaine et spirituelle que le Seigneur m’a donnée de vivre. Comment aurai-je pu imaginer cela en entrant en 1957 chez les Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) ? Par la lecture de Charles de Foucauld, Dieu a suscité en moi une obsession, une passion. Mon pays d’origine (La Belgique) n’a jamais eu des liens historiques avec le Maghreb. Petit à petit, ce dernier s’offrait à moi comme un monde mystérieux et attrayant en même temps. Un monde où le disciple du Christ était invité à aller vers l’essentiel de sa foi. Un monde où Dieu, Père, Fils et Esprit, le Royaume, prenaient la première place, plutôt que l’Eglise institutionnelle.

 TOUT QUITTER AU NOM DE LA RENCONTRE AVEC L’ « AUTRE »

Au noviciat, en 1960, j’avais l’occasion d’exprimer mes désirs où poursuivre mes études de théologie. Je fus désigné pour rejoindre le scolasticat de Carthage en Tunisie. Déjà, le mot ‘missionnaire’ évoquait en moi un autre contenu : lâcher tout, quitter le pays, aller à la rencontre de l’autre, autre par la langue, la culture, la psychologie, ses origines, sa religion.

J’arrivais donc à Carthage en 1960. J’avais reçu rapidement la ‘permission’ de faire partie de ce que l’on appelait à l’époque ‘les sorties arabes’. Quelques ‘élus‘, en groupes de trois, partaient à la rencontre des bédouins installés dans la région de l’ancien aéroport d’ El Aouina. Premier choc avec la ‘différence’ : la pauvreté, l’habillement, mais aussi le respect, la gentillesse, l’accueil de ces étrangers que nous étions, et en plus des chrétiens, des religieux. Pour moi, ces sorties furent le début d’un long cheminement où le Seigneur allait me parler, m’enseigner la portée de sa bonne nouvelle, me donner le sens évangélique de ma présence en Afrique du Nord.

J’étais prêt à prononcer le serment des Missionnaires d’Afrique en 1963 et, l’année suivante, je fus ordonné prêtre.

Les années 1964-1966 furent marquées par les études de la langue arabe littéraire et les études islamologiques à l’Institut Pontifical d’Etudes Arabes et Islamologiques à Rome. Je me souviens d’un passage à l’institut du Cardinal Duval (1903-1996), archevêque d’Alger. « Les grandes cultures et civilisations ne sont pas des déserts de grâce. » « La grande joie du missionnaire est de constater que l’Esprit Saint l’a déjà précédé. » J’ai toujours appris les langues pour pouvoir rencontrer les gens et partager avec eux, dans leur langue, les joies et les soucis de notre commune vocation humaine. Les cours d’islamologie me mettaient déjà en route vers cette part de Vérité qui fait encore vivre des millions de frères et sœurs en humanité, dans l’Islam. « Les vrais adorateurs de Dieu, l’adorent en Esprit et en Vérité » (Jn 4). Je me demande parfois si l’Eglise, en Afrique du Nord, après les indépendances, ne vivait pas déjà des attitudes profondes que le Concile Vatican II proclamait plus tard solennellement.

 EN ALGÉRIE TRAVAILLER POUR ET AVEC DES NON-CHRETIENS

Arrivé en Algérie en 1966, après les études d’arabe littéraire, les supérieurs me demandaient de rendre service dans le cadre des écoles de ‘l’Association Diocésaine d’Algérie’, en Kabylie, une population d’expression berbère. J’ai commencé par enseigner l’arabe. Mais les supérieurs m’avaient quand-même promis de pouvoir apprendre la langue berbère. Déjà à l’époque mûrissait en moi cette conviction que le sens de ma présence missionnaire se situait dans le don de moi-même, dans le travail avec et pour des non-chrétiens. J’y découvrais la joie spirituelle d’entrer au cours des années dans l’évangile de Jésus Christ, petit à petit. Sa mission devenait la mienne. Au fond, le premier missionnaire fut Jésus lui-même. Il m’apprenait sans cesse ce que voulait dire : aller à la rencontre des autres, et qui sans doute resteront ‘autres’ toute leur vie. Il m’a fait entrer dans le respect de l’altérité. Plus encore, je commençais à concevoir quelque chose de ce que nous appelons ‘l’Amour de Dieu’ : Amour gratuit, désintéressé, inconditionnel, universel.

Cette période des écoles, qui durait jusqu’à la nationalisation des écoles privées, y compris algériennes, m’a donné l’occasion de travailler avec des enseignants algériens et orientaux libanais ou syriens, dont certains étaient chrétiens et cela dans une même œuvre : l’enseignement. Nos écoles étaient aussi des lieux où des enseignants algériens apprenaient à vivre et à travailler avec des orientaux. Quel apprentissage de la ‘différence’ ?

 APPRENDRE A AVANCER AVEC DES GENS DIFFERENTS DE MOI

Enrichi par la connaissance de la langue berbère kabyle, et nommé dans les écoles (et les villages) de la Haute Kabylie, j’ai vécu des scènes qui m’ont fait entrer en plein dans l’Ancien et le Nouveau Testament. La fête de l’Aïd El Kebir, la fête du sacrifice, l’immolation du mouton, créa une atmosphère extraordinaire dans ces villages, perchés dans la haute montagne qui monte jusqu’à 2308 mètres et en moi, une émotion par ses références religieuses.

Ainsi, j’étais invité dans une famille, réunie au grand complet, parents, enfants, petits-enfants, dans la cour intérieure de la vieille maison berbère, pour assister à l’immolation du mouton. Au moment où le sang tout frais giclait de la bête, la vieille grand-mère trempait un couteau dans le sang et allait marquer le front de tous les assistants. Instinctivement me venait à l’esprit non seulement le récit d’Abraham, mais aussi les écrits de Saint Paul aux chrétiens d’Ephèse, parlant de Jésus, qui s’immolait pour rétablir l’unité du peuple. Agneau de Dieu, immolé sur le bois de la croix. En célébrant par la suite l’Eucharistie, l’expression ‘Agneau de Dieu’ me renvoie souvent à cette matinée en haute Kabylie.

Une promenade dans le village, l’après-midi, les immolations étant terminées, m’offrait à nouveau un spectacle saisissant : les portes des maisons étaient marquées par le sang et je voyais ses traces sorties de sous les portes, coulant sur le chemin en terre des ruelles étroites et descendantes. En rentrant le soir, je relisais le récit de l’Exode, 12 :1-14. Ces ‘célébrations’ m’ont rapproché de mes livres saints, tout en sachant que le sens de cette fête n’était pas le même pour eux et pour moi.

 CROIRE EN LA FORCE DE L’AMITIE

Deux ‘prophètes’ des temps modernes m’ont appris ce que veut dire : ‘vivre en disciple de Jésus Christ en Terre d’Islam’ : Le Cardinal Duval en Algérie et le Père André Demeerseman (1901-1993), Missionnaire d’Afrique, en Tunisie.

Cette proximité avec les gens me faisait souvent penser à des paroles du Cardinal Duval : « La charité n’est pas limitée : elle se rencontre même chez les oiseaux des champs…Saint Augustin ne dit pas que pour s’aimer, il faut d’abord se connaître ; il dit : Pour se connaître, il faut d’abord s’aimer. On ne connaît pas vraiment quelqu’un tant qu’on n’est pas entré dans le sanctuaire de son amitié. » Ou encore : « Tout mon apostolat en Algérie, je peux le résumer en un seul mot : AMITIE. Je crois à la force de l’Amitié. » Ou encore : « Je crois à la puissance révolutionnaire de l’amour fraternel. »

Bien sûr que ces cinquante années passées en Afrique du Nord, je les ai vécues en Eglise. Mais quelle Eglise ? Le Cardinal Duval avait sa réponse : « L’Eglise est, par nature, extatique. (Paul VI, synode 1971) Ce qui signifie qu’elle ne vit qu’à condition de sortir d’elle-même. »

« Vivre, c’est aimer. Aimer, c’est s’efforcer de comprendre le prochain, de le servir, dans le respect absolu de sa liberté, de ses aspirations légitimes. C’est ainsi que l’homme peut rejoindre la Volonté de Dieu. »

De Monseigneur Jean Scotto (1913-1993), qui fut l’évêque de Constantine, je retiens cette histoire qu’il aimait raconter. « Un homme simple, un sage, qui avait de nombreux enfants, répondait ainsi au Khalife, qui lui demandait : Lequel de tes enfants est ton préféré ?
Celui de mes enfants que je préfère ?
C’est le plus petit, jusqu’à ce qu’il grandisse.
Celui qui est loin, jusqu’à son retour.
Celui qui est malade, jusqu’à ce qu’il guérisse.
Celui qui est prisonnier, jusqu’à ce qu’il soit libéré.
Celui qui est éprouvé, jusqu’à ce qu’il soit consolé. »

 ÉGLISE, SERVANTE DE L’HUMANITE

L’Eglise s’est proclamée au cours du Concile Vatican II ‘servante de l’humanité’. C’est dans cet esprit que j’ai vécu mes services (entre 1972-1975) dans le Centre Professionnel pour Adultes (CFPA) à Djemaa-Saharidj, près de Mekla. Nous y formions des dessinateurs industriels. Les Missionnaires d’Afrique avaient à l’époque en Algérie différents centres professionnels spécialisés en Chimie, agriculture, comptabilité, électronique, dessin bâtiments. C’est ainsi qu’en Eglise, nous voulions participer au développement du pays à peine indépendant (1962)

Dans les multiples rencontres, des années après, au sein de jeunes familles ou des rencontres avec des anciens élèves, ayant trouvé une place dans l’industrie algérienne, je me suis souvent dit qu’ un message est passé : Celui de l’amour gratuit de l’amitié, le respect de ce que les uns et les autres voulaient être, la confiance réciproque.

Je me souviens du jour de l’enterrement d’un confrère assassiné à Tizi Ouzou en 1972, et présidé par le Cardinal Duval. Une foule immense d’amis et d’élèves formaient le cortège allant vers le ‘cimetière européen’. Le corbillard, portant le cercueil, était suivi par cinq inspecteurs d’académie, donc algériens et musulmans. Là, il n’y a plus d’étiquettes de religion ou de nationalité, mais des hommes en face du mystère de la mort, partageant ensemble dans l’amitié la même épreuve, chacun lisant l’évènement selon sa propre foi.

Le pays a connu une époque éprouvante : la préparation des différentes ‘chartes’, causant une grande méfiance entre les gens, de sorte qu’ils n’osaient même plus entrer dans nos maisons. C’était l’époque de la ‘charte nationale’, la ’charte nationale des entreprises socialistes’, ‘la charte nationale des exploitations agricoles‘. Comme figurant dans le programme de formation du C.F.P.A., j’avais même enseigné, analysé, commenté, apprécié la ‘charte nationale des entreprises socialistes’. Un très beau texte, le paradis sur terre, mais peu réaliste, prenant les gens un peu trop pour des saints.

Nous sentions qu’une nouvelle époque se préparait non seulement pour le pays, mais aussi pour l’Eglise : la nationalisation du secteur privé, aussi le privé algérien.

Les écoles, les centres professionnels, furent repris par l’état ou tout simplement abandonnés.

 UNE NOUVELLE AVENTURE EN TUNISIE, UN NOUVEAU DÉFI

Un appel venait de Tunis sur le bureau du Supérieur Régional d’Alger. Nous sommes en 1976. ‘L’Institut des Belles Arabes’ de Tunis, dont les Missionnaires d’Afrique avaient la responsabilité, cherchait un arabisant en vue d’arabiser la bibliothèque des lycéens. En effet, la philosophie venait d’être arabisée. Il y avait peu de documents sur la littérature arabe. Le laïc s’occupant du secteur des jeunes en était incapable, ne connaissant pas la langue. J’étais prêt pour ce nouveau défi.

J’arrivais à Tunis en octobre 1976. Une nouvelle aventure. Pour la plupart des jeunes fréquentant l’IBLA, il était comme évident que ‘les babbas’ (les pères) parlent arabe, sous-entendu le dialecte tunisien. Fini donc le berbère. Je me suis mis à apprendre le parler tunisien. L’IBLA est composé de trois réalités : la bibliothèque des jeunes, la bibliothèque universitaire et la revue scientifique littéraire portant le même nom ‘IBLA’. Là aussi, durant les années, j’ai vécu des rencontres inoubliables avec les jeunes tunisiens. Nous étions pour plus d’un une question. Qui sont ces hommes, étrangers, chrétiens, pas mariés, connaissant les choses arabes, se mettant à notre service ?

J’ai réalisé, non seulement à l’IBLA, mais aussi plus tard dans le sud tunisien, combien ces jeunes sont bourrés de questions. Mais à qui s’adresser ? Une prière eucharistique me mettait sur la piste de l’attitude spirituelle qui convient : « Seigneur, fais de ton Eglise un lieu de Paix, de Vérité, de Liberté » Avec nous, ils se sentaient à l’aise, ils n’étaient pas jugés. Souvent, ils ne jouaient pas la comédie. C’était sincère. Un jour, une fille venait me trouver. « Eric, (les jeunes avaient l’habitude de nous appeler par le prénom) est-ce qu’il est possible de pardonner son père ? » Je ne comprenais pas la question. Au cours de la conversation, la question devenait plus claire. Son père avait abandonné le foyer depuis dix ans, cherchant du travail en France. « Je vais essayer. Je ne fermerai pas la porte pour lui. »

 MOMENTS QUI RAPPROCHENT DU DIEU UNIQUE

Durant les années qui vont suivre, et par le biais de la bibliothèque des jeunes, j’ai pu entrer en contact avec des familles d’un quartier populaire de Tunis (que j’ai encore connu comme bidonville) Et là, il m’a été donné de vivre des moments extraordinaires, dont la teneur me dépasse. Ces moments m’ont rapproché de ce Dieu Unique.

Un jour, avant de célébrer l’eucharistie chez les religieuses, je suis allé saluer une famille dont les enfants fréquentaient notre bibliothèque. Au moment de mon départ, la mère de famille me retient. « Attends. Je reviens. » Après quelques instants, elle revient avec dans les mains trois petits beignets. (khoubz tabouna, comme on dit en arabe, ‘fruit de son travail’ comme nous disons durant le rite de l’offrande eucharistique ) « Je sais que vous, chrétiens, quand vous priez, vous mangez du pain. Je l’ai vu à la télévision. (R.A.I. Uno italien) Quand tu mangeras ce pain chez les sœurs, je mangerai le même pain ici avec mes enfants. » Il est évident que nous avons utilisé ces beignets comme pain eucharistique. Le pain de cette pauvre mère de famille entra dans la fête de notre eucharistie. Cette rencontre me poursuit encore jusqu’ aujourd’hui. Comment cette femme, croyante, musulmane a senti dans son cœur ce qui, pour moi, était si important. J’ose même dire : comment est-elle arrivée à une telle communion spirituelle avec moi, chrétien ? Par un petit geste, personnel, imperceptible, elle a en quelque sorte transformé le monde. Elle a su dépasser toutes les obstacles de la route. Elle est allé au devant de l’histoire comme une seule petite étoile annonce la défaite de la nuit. Peut-être Jésus lui aurait dit : « Femme, ta foi est grande » Oui, il y eut un temps où je pensais être envoyé en son nom, mais voilà qu’Il m’appelle à reconnaître son et son visage dans tous les êtres humains. Il nous devancera toujours.

En été, dans la même famille, les enfants se faisaient un plaisir énorme, de me pousser dans un coin de la cour intérieure sur une chaise et de me laver les pieds.

J’avais pensé à Saint Pierre lors du lavement des pieds.

« Pierre, laisse-toi aimer. » Et Jésus se mettait à genoux devant lui. Est-ce donc Jésus qui m’a lavé les pieds ?

Une autre fois, le fils aîné d’une famille, devait passer un examen de fin d’études primaires. J’étais invité pour la veillée. Une fête pas comme les autres. Je dis bien : une veillée religieuse. Recevant la place d’honneur, comprenez : assis par terre entouré par les hommes, les femmes, les enfants du voisinage dans une grande pièce, en face des chanteurs de la mosquée. Jusqu’à la nuit, je me laissais emporter par le rythme des chants coraniques, ou le chant des quatre-vingt-dix-neuf plus beaux noms de Dieu (El asma el housna) Mais, au cours de la soirée, j’aperçois la mère de famille fouillant dans un tiroir d’armoire et sortant son bras avec dans la paume de sa main un bout de papier froissé. Enjambant les enfants qui déjà dormaient allongés par terre, elle vient vers moi et pousse dans ma main ce bout de papier. Aussi discrètement que possible, je voulais savoir ce que signifiait ce bout de papier. Quel fut mon étonnement ! Je voyais écrit au crayon, en arabe, ma prière du « Notre Père » C’est comme si elle voulait signifier : dans nos rites, tu te sens peut-être perdu, au moins dans cette prière tu te sentiras plus à l’aise. Que Dieu est bon et délicat !

Non, Dieu n’est pas absent du Maghreb.

 RETOUR EN KABYLIE, UN NOUVEAU CADEAU DE DIEU

En 1984, les supérieurs d’Alger, insistaient pour que je revienne en Kabylie. Non seulement parce que j’avais appris, avant, la langue berbère mais également pour rajeunir l’équipe de Tizi-Ouzou, petite capitale de province. J’y suis resté dix ans. Encore une fois un don de Dieu !

Je me remets à revoir mes cours de berbère, car cela me sera indispensable pour la suite. En effet, il m’a été donné de devenir, en quelque sorte, ‘écrivain publique’, ou si l’on préfère ‘assistant social’. Cela a donc duré dix ans. Combien de milliers d’algériens en France, dont la majorité est berbère, viennent un jour à l’âge de la retraite et ont donc des droits sociaux ? Sans parler des veuves, âgées ou jeunes, dont le mari meurt en France en pleine activité et elles ignorent leurs droits. Cette période m’a fait entrer en contact avec beaucoup de familles. Il y en a une, franchement peu ordinaire. Habitant dans un village sur une crête en face de Tizi-Ouzou, le père de famille avait commencé sa vie professionnelle dans les mines du Nord de la France. Il avait fait venir sa jeune épouse et cinq enfants sont nés en France. Ils jouissent donc de la double nationalité. Un fils est né en Algérie après leur retour définitif au pays. Les trois aînées sont des filles qui ont fait des études. Une a obtenu, en France, un doctorat en littérature française, une autre est médecin, une troisième ingénieur hydraulique. Les deux garçons sont entrés dans la police française.

 CHERCHER LA VÉRITÉ ... LE TEMOIGNAGE DE NADIA.

Au cours de ses études en France, Nadia, l’aînée, préparant son doctorat en littérature française m’écrit en 1992 : « J’exploite une pensée qui germait en moi depuis déjà de nombreuses années. Celle de découvrir Dieu. En ce moment, je lis les écritures saintes et j’avoue que cela m’aide à comprendre beaucoup de choses. Mais ma lecture serait d’autant plus riche si j’avais un guide à côté de moi, ou un historien. Toute l’histoire de l’humanité est née en Palestine, et c’est là qu’il faut chercher la Vérité… Je suis très heureuse de pouvoir lire les écritures en toute liberté. Et s’il faut y consacrer une vie, ce n’est pas peine perdue, cela mérite au contraire d’être vécu. »

Après cinq mois et demi à Paris, elle me fait part de ses déceptions : « Toute la question en fait se traduit dans les rapports humains… effroyable solitude… froideur humaine… C’est le drame d’une ville qui se déshumanise. Or, quand l’humain n’est plus au premier rang des inquiétudes, combien la vie peut sembler morose, dénuée de sens. Car nous vivons bien pour les autres et avec les autres. » Se souvenant du passage de l’Abbé Pierre à l’Assekrem, dans le désert algérien, elle s’exprime ainsi : « C’est vrai que pour une retraite spirituelle, le coin est bien choisi. Cela fait partie de l’innommable !!! Il me donne l’impression d’être venu chercher quelque chose de bien particulier, de propre au désert, comme si une vérité s’y trouvait quelque part, comme si cela pouvait être un dernier désir, juste avant de mourir paisiblement. »

 TEMPS FORT : LES ANNÉES NOIRES DE ALGÉRIE.

Durant ‘les années noires’ (1990-2000) , j’avais reçu dans notre maison de Tizi Ouzou deux jeunes étudiants, membres du F.I.S. (Front Islamique du Salut). Ils respectaient scrupuleusement les rendez-vous. « Pouvons-nous vous rencontrer quelques fois, car entre nous, nous parlons toujours de la même chose. » Leur recherche en fait portait sur : Foi et Raison. Qu’en dit le christianisme ? Après quelques mois, je ne les ai plus revus. Que sont-ils devenus ? L’Algérie et l’Eglise commençaient à vivre un temps dur, pénible, éprouvant.

J’ai moi-même vécu deux rencontres avec les terroristes. Je n’avais qu’une prière sur les lèvres : « Seigneur, prends ma vie. Je Te l’offre. » Après cet événement, un soir, autour de la table, la communauté s’est exprimée. Les uns voulaient rester. J’ai demandé la liberté de me retirer. J’arrive à Tunis le 10 décembre 1994. Les confrères, restés à Tizi Ouzou et un autre de passage, ont été assassinés dix-sept jours après, le 27 décembre 1994.

Les années suivantes, j’ai vécu dans des structures pastorales : Sousse, haut lieu du tourisme tunisien, et Sfax, plus au Sud. En face de nombreux touristes d’une part et l’arrivée d’étudiants sub-sahariens d’autre part, nous avons toujours eu le souci de vivre une Eglise ouverte, accueillante, sympathique, attentive aux réalités du pays et en attirant l’attention des chrétiens sur ce qui est important pour nos amis tunisiens.

 MÉMOIRE D’UNE IMMENSE SOLIDARITE

Mes dernières années étaient marquées par une plus grande attention et un accueil aux confrères par le biais d’un service de comptabilité portant sur le secteur Tunisie et les communautés. C’est durant cette période que j’ai été aussi témoin de l’incendie qui a ravagé la bibliothèque universitaire de l’IBLA le 5 janvier 2010.

Ce qui me restera dans la mémoire, suite à cet incendie, c’est l’immense solidarité qui nous a entourés : les voisins immédiats, les étudiants et des professeurs, venus classer, sécher, relier, nettoyer ce qui était encore sauvable ; ajoutons l’attention de la présidence, le ministère de la Culture, la Bibliothèque Nationale, les Archives de la République. Et je me suis dit : Nous voilà en plein dans la parabole du Bon Samaritain (Lc 10 :25-37). L’IBLA, donc l’Eglise, se trouvait dans le fossé. Ce sont des musulmans qui ont tout fait pour assister, aider, relever, sauver une œuvre d’Eglise.

Des problèmes de santé m’ont reconduit en Belgique.

Merci, Seigneur.

Eric BLADT
Rue Général Tombeur 32,
1040 Bruxelles
Belgique.
 
Texte paru dans SPIRITUS, n°206, mars 2012
 

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